Corsage, au regard d’autres héroïnes de l’année 2022

Pour les mouvements ascendants

A la sortie de la projection de Corsage, on pouvait s’interroger sur ce que l’on a vraiment envie de voir dans un récit au cinéma, lorsque les artistes gagnants des classements cinéphiles annuels ne sont pas en nombre sur le podium.

J’aimerais garder en mémoire, de manière idéaliste peut-être, les conquérantes. Ces personnages qui ouvrent les portes, tracent leur route. Alors oui, le corsetage du film de Marie Kreutzer était annoncé dès son titre : point de surprise alors à découvrir une princesse corsetée, comme beaucoup d’autres possédant ce statut. La Sissi – puisque c’est elle – incarnée par Vicky Krieps est à sa manière conquérante, allant au maximum contre les ditktats imposés par son rôle d’impératrice.

Coincée entre Spencer – Stewart/Diana étouffée par son collier de perles – et Blonde – De Armas/Marilyn alourdie par une steady cam épidermique (croyant la pénétrer ?), deux films sortis en 2022, je m’interroge sur le club des «coincées» que ces icônes finissent par former. Ou plutôt, ce club des coincées dans un mouvement. Là où Diana chassait les fantômes dans sa maison d’enfance pour finir par s’échapper en voiture et trouver une semi délivrance – la Diana du film, en tout cas -, la pauvre Marilyn d’Andrew Dominik ne s’échappait jamais des yeux monstrueux qui ne cessaient de la reluquer de partout.

Blonde – Andrew Dominik, 2022.

Les douleurs de fictions traversant les vies de ces trois héroïnes ont été dans la vraie vie. Leur puissance féminine étaient également commune à elles trois. Voici donc ce qui m’interroge : qu’est-ce qui va, dans l’image cinéma, les pousser à se transcender ? Qu’est-ce qui va les faire briller dans la douleur, si la douleur est le choix des cinéastes ? Comment leur force de femme va-t-elle apparaître à l’écran?

On convoque là trois figures du passé. Qu’ont-elles à nous apprendre, que peuvent-elles nous transmettre à l’heure d’aujourd’hui ? Beaucoup, et c’est sans doute pour cela que, de Romy Schneider, la cinéaste Marie Kreutzer passe maintenant à Vicky dans Corsage. Pour mettre en lumière un peu de sa modernité. Or, en voyant l’actrice Vicky Krieps sauter de la proue du bateau à la fin de Corsage, c’est justement pour cela que l’on souhaite prêcher : la lumière.

Le plan, en soi, est très beau, ouvertement pictural. Un peu comme une imagerie en suspens, cheveux et robe dans l’eau. Le mouvement du personnage est pourtant descendant, il implique les ténèbres des profondeurs. La princesse Sissi dit non, mais s’annule aussi par là. Quid de la vérité historique ? Après tout, on peint ce qu’on veut le temps d’un portrait.

Spencer – Pablo Larrain , 2022.

Spencer laissait au moins filer en voiture sa Diana. Corsage va à rebours des kitscheries de petite fille de l’époque Romy Schneider. D’ailleurs la fillette de Corsage est déjà conditionnée, censurée – c’est elle aussi qui corsète sa mère. Si le film de Marie Kreutzer possède, à l’image de son actrice principale,  une certaine délicatesse dans sa mise en scène, c’est une autre forme de grâce, plus moderne, qui libère ses personnages. La dark Sissi de 2022, fumant, cheveux courts et tatouée, ne file pas assez loin sur son cheval, malgré le « Go, go » chantonné par Camille en off.

En 2022, les mouvements descendants me touchent moins. Presque, ils me chagrinent. Je leur préfère toujours Rose DeWitt Bukater, que tout le monde a vu vouloir elle aussi sauter d’une proue de bateau (Titanic, James Cameron, 1997). Son mouvement à elle était ascendant, jusqu’au bout ; c’est une des raisons pour lesquelles Rose demeure une formidable héroïne, complète, radieuse. Elle finissait par monter à cheval, mais n’en tombait pas comme la Sissi de Corsage.

Parmi les femmes qui ont ouvert quelque chose plutôt que de sombrer, Agata (Piccolo corpo de Laura Samani) serait la chef de file de 2022. Malgré des entités plus grandes qu’elles qui l’entourent, en premier lieu la mort, elle a marché, marché encore et a fini par déjouer tout, écrivant sa propre mythologie, refaisant le destin. Elle finit dans l’eau, en face à face avec la salle de cinéma, dans un écrin iconique. Trop peu de spectateurs ont placé  A Chiara (Jonas Carpignano) dans leur Top annuel, pour cause aussi d’une sortie en salles plus que confidentielle. Chiara débute le film sur un tapis de course et le clôt sur la piste de départ. Derrière elle : tout ce qu’elle a choisi de laisser, Devant elle : tout le reste.

Titanic – James Cameron, 1998.

Une autre héroïne aquatique cette année, qui a eu un peu plus de suffrages puisqu’elle a remporté la Caméra d’Or du Festival de Cannes 2021 : Julija dans Murina de Antoneta Alamat Kusijanovic. Tout de bleu vêtue dans son double maillot de bain-drapeau, elle maîtrisait parfaitement le plongeon, accompagnant son père à la chasse aux murènes. Sauf qu’elle rêvait de l’autre rive, du large comme on dirait, et qu’il en  allait de son bien-être de laisser des choses au fond de l’eau.

A contrario, ce n’est pas l’eau mais le feu dans Samhain (Kate Dolan) qui sert d’élément symbolique pour encercler de nouveau une autre héroïne. Charlotte est au début de l’adolescence et le Samhain, l’halloween irlandais, par son rituel costumé, accompagne la jeune fille dans cette période particulière. Elle aussi a des choses à laisser derrière elle, un héritage qui, dans ce beau film fantastique, prend la forme de la sorcellerie. Elle aussi doit choisir. Elle ne sautera pas ni ne se détournera, assumant d’être à sa place.

Dans Vesper Chronicles, film de science-fiction à petit budget chouettement manœuvré, la scène finale montre la jeune héroïne grimper en haut une tour, trébucher, arriver au sommet et enfin se détourner de l’horizon attendu. Celui, souvent en SF, qui dévoile l’autre monde, au-dessus des épaules des personnage. L’imposant, l’inconnu, le menaçant. Son choix d’horizon et son ascension finale, au début de tout ; ce sont ces élans qui m’émeuvent le plus…

Vesper Chronicles –  Kristina Buožytė & Bruno Samper, 2022.

Ces héroïnes, en 2022, ont toutes transcendé le mouvement imposé – par le système, les codes, la famille, la hiérarchie, la société – là où des films comme Blonde et Corsage maintiennent leur héroïne dans un état engourdi ; c’était d’autant plus flagrant et désagréable chez Andrew Dominik, avec son alternance de noir et blanc et de couleurs, ses séquences en bout-à-bout, sa steady cam accrochée sur l’actrice comme un boulet, le jeu de cette dernière contraint d’appuyer la déchéance de Marilyn.

A y réfléchir, ces trois figures historiques présentes sur les écrans en 2022 replaçaient aussi, forcément, l’écrasant système qui les oppresse. Or, celles manifestant le plus de mouvements sont de jeunes héroïnes nées d’un imaginaire nouveau et contemporain. Les héroïnes, notamment, de trois premiers films – Piccolo Corpo, Samhain, Murina. Elles partagent une même affirmation de soi : le bon tombé de corset ?

Piccolo Corpo – Laura Samani, 2022.

Les héroïnes des plus beaux films de 2022 inversent la tendance et c’est là leur beauté : alors que le père de Chiara, mafieux en fuite, se cache dans un bunker, la jeune fille choisira plutôt une vie en pleine lumière, où il est bon de fêter son anniversaire. Charlotte, encerclée deux fois par le feu, passe au-delà et s’extirpe. Julija remonte au large, dérivant seule sur les flots. Agata traverse montagnes, forêts et tunnel, outrepassant les dissuasions des autres à son égard. Vesper ose s’échapper de la vigilance de son père, aller contre l’autorité de son oncle, ouvrir de nouvelles alliances.

Elles sont à mon sens plus précieuses que les autres et participent à ouvrir un peu plus les écrans à la lumière, sans jamais renier le chemin tortueux. Ce sont ces visages, ces voix, ces mouvements ascendants, que j’ai envie de retenir.

Charlotte Bénard

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