7e Festival du Film Subversif de Metz

Tour à tour intrigants, irritants et fascinants, les films au programme du dernier Festival du film subversif de Metz avaient en commun cette chose précieuse : la singularité.

Le Klub, cinéma où se déroule le festival.

COURTS-METRAGES EN COMPETITON

Une fois n’est pas coutume, la sélection de court-métrages a fait l’unanimité !

Double portrait, Mothers s’attarde sur la visite d’une jeune femme enceinte chez sa mère. Attentionnée à l’excès, la future grand-mère tente de convaincre sa fille de revenir habiter chez elle le temps qu’elle arrive à terme et, ensuite, pour un an, sans tenir compte du père. Discrètement angoissant, Mothers tient sur ses deux excellentes actrices pour toucher du doigt la difficulté de couper le cordon avec sa progéniture, et d’appréhender la parentalité. 

Mères en puissance, acte 2. En dressant le portrait d’un jeune sage-femme débutant, Homme-Sage marque des points tout en nous laissant sur notre faim : sitôt fini, on aurait aimé voir ce court se transformer en long et ses personnages se déployer. C’est toujours bon signe, d’autant que si la réalisatrice Juliette Denis n’a pas vraiment le temps de traiter son héros comme un homme perdu dans un univers féminin, elle nous fait, en revanche, pleinement sentir son statut de novice qui cherche sa place.   

Techno Mama (Saulius Baradinskas, 2021), lauréat de cette édition 2022.

Plus rageur, Techno Mama reste sur le terrain de la maternité, cette fois en s’attardant sur le quotidien de deux jeunes frères et d’une mère autoritaire, voire violente. « Pourquoi tu es incapable d’aimer ? », lui demande l’un des deux fils. Une question à laquelle le film tente de répondre avec une énergie de mise en scène folle, que le format carré rend encore plus immersive.

Mon ami qui brille dans la nuit, seul animé du lot, adopte une approche du fantastique proche de Kiki la petite sorcière. Tombé du ciel après avoir pris la foudre, un petit fantôme se retrouve chez un fermier local… qui n’est pas le moins du monde surpris par cette intrusion ! Bienveillant, l’homme cherche à aider son nouvel ami à rejoindre l’au-delà, l’occasion d’une quête identitaire et de dialogues aussi drôles que touchants. 

Mon ami qui brille dans la nuit (G. De Bernouis, J. Boudaoud, H. Ledevin, S. Cadilh, 2020)

De fantastique, il en est aussi question dans Eté Maison Hanté, où se télescopent des souvenirs d’enfance et d’adolescence. En adoptant les codes visuels de l’époque où il se déroule (l’image nous renvoie tout droit à l’aspect des courts-métrages vidéo des années 2000), Théo Hoch offre une balade mystérieuse dont la nostalgie n’est jamais repliée sur elle-même, nous immergeant au contraire dans sa thématique : le temps qui passe, inexorablement. 

LONGS-METRAGES EN COMPETITION

Hacking, colonialisme, mondialisation et transidentité. La séance promettait monts et merveilles vu le lyrisme avec lequel Saul Williams avait l’air d’aborder ces sujets. Hélas pour nous, grand moment de solitude lorsque la salle a applaudi à tout rompre le film musical rwandais Neptune Frost, dont les 105 minutes nous ont assommés. 

Lors de la remise du Grand prix, le jury professionnel évoqua une oeuvre qui s’inscrit pleinement dans « une époque où l’on met en avant les corps minorisés, où l’on change les imaginaires ». De nobles raisons, mais des raisons politiques plutôt que cinématographiques. De caractérisation, de rythme, de mise en scène, il n’en a pas été question lors de la cérémonie, ce qui résonne avec nos réticences.

Terriblement long, Neptune Frost défend ses thématiques de façon si littérale et appuyée qu’il en devient indigeste, quand il ne passe pas purement et simplement à côté de son beau sujet. En l’occurrence, saviez-vous qu’il existe au Rwanda des collines recouvertes d’ordinateurs obsolètes venus de l’Occident, véritables décharges informatiques à ciel ouvert ? Le sujet, passionnant, a été évoqué par les comédiennes Eliane Umuhire et Cheryl Isheja durant leur intervention face au public. Impossible, en tous cas pour nous, de percevoir la chose pendant la séance. 

Charlotte Wensierski, directrice du festival, reçoit l’équipe de Neptune Frost le temps d’une rencontre avec le public.

Généreux mais replié sur lui-même, Neptune Frost commençait pourtant bien en illustrant le décès d’un forçat d’une exploitation de cobalt. Reste le beau travail du chef costumier Cédric Mizero – lui aussi présent au festival – qui méritait meilleur écrin que ce pensum soporifique. Car un long-métrage contestataire dont les personnages font un doigt d’honneur à un drone, on a du mal à imaginer qu’il ne sera pas déjà dépassé dans un an ou deux, avec ou sans le flow de ses passages musicaux. Ceci étant dit, un objet aussi autre avait tout à fait sa place au Festival du Film Subversif !

Quitte à découvrir une œuvre qui réinvente nos imaginaires, on vous conseille plutôt Five Fingers for Marseilles, néo western qui s’empare des codes du genre pour les plier à l’atmosphère, aux visages et aux décors de l’Afrique de Sud.

Neptune Frost – Saul Williams et Anisia Uzeyma, 2021

De son côté, pour son premier passage derrière la caméra, l’acteur Fran Kranz choisit d’appliquer les principes du Bauhaus, à savoir « less is more ».  Peu de comédiens, un lieu unique et une confrontation entre deux couples de parents brisés, voilà pour l’essentiel de l’étonnant Mass.

Le minimalisme revendiqué n’est en aucun cas un obstacle à l’expression des émotions, si nécessaires au cours de cette confrontation. Au contraire, elles sont mises en exergue par la salle de réunion, presque invisible, qui contraint le réalisateur à se focaliser sur les acteurs, leurs visages et leurs regards. La conversation entre ces quatre protagonistes distille des bribes d’indices et scotche d’entrée le spectateur à sol siège, pour peu qu’on ne se sache rien du pitch avant d’entrer dans la salle. C’est humain, on veut comprendre, savoir enfin de quoi il retourne !

À la fois metteur en scène et scénariste, Fran Kranz prend un pari risqué.  Si nous ne savions réellement rien du film avant de le découvrir, le script est assez tendu pour qu’on sente qu’il y a un éléphant dans la pièce. En esquissant les contours de l’animal au fur et à mesure de cet échange, Fran Kranz réussit son pari haut la main et, quand le sujet central prend enfin forme, on est content d’avoir suivi ce chemin pour le voir apparaître. Thématiquement chargé, Mass se concentre exclusivement sur un après, où des familles affectées par un drame se reconstruisent comme elles le peuvent.

Mass – Fran Kranz, 2021

À quelques maladresses près, Mass est donc captivant. L’action se déroulant au sein d’une église, l’épilogue prend en toute logique des accents religieux, sinon mystiques. Dommage que ce dernier quart d’heure soit parasité par des dialogues répétitifs et un surlignage inutile, compte-tenu de la sobriété du long-métrage dans son ensemble.

Un moindre mal pour ce film puissant. En suivant au plus près le processus de reconstruction de ces quatre parents, on observe le talent des comédiens aller crescendo, jusqu’à ce que les sentiments les plus profonds éclatent au grand jour – mention spéciale à Anne Dowd et Jason Isaac, absolument magistraux. 

La Dernière nuit de Lise Broholm – Tea Lindeburg, 2021

Le grand gagnant de la compétition est une œuvre danoise réalisé par une femme qui a choisi d’adapter le roman d’une autre femme, dont le personnage principal est une jeune femme. Si on souligne la nature intrinsèquement féminine du projet, c’est parce qu’elle ne l’enferme justement pas dans une vision unilatérale. C’est d’un affrontement entre trois générations du même sexe dont il s’agit ici, moins que de l’oppression des unes par leurs pères, frères et maris.

La Dernière nuit de Lise Broholm illustre le quotidien de cette adolescente, aînée d’une fratrie de 6 enfants qui s’apprête à accueillir un nouveau membre. Dans un village danois du XIXe siècle, le patriarcat est de mise et le prochain départ de Lise pour faire des études n’est pas vu d’un bon œil par tout le monde, mais les hommes demeurent assez absents du récit.

Au sein de cette communauté luthérienne, la religion, la foi et les prophéties ne sont pas l’objet de plaisanterie. Aussi, quand l’accouchement de la mère commence, la jeune fille sait que sa vie va changer. L’occasion d’images oniriques absolument splendides, telle cette pluie de sang en ouverture, qui s’oppose à l’âpreté de la représentation du quotidien.

Le roman de Marie Bregendahl est paru à Copenhague en 1912, soit un demi-siècle après les évènements qu’il raconte. Pour son premier long-métrage, la réalisatrice Tea Lindeburg a choisi de confier le rôle central à une comédienne de 14 ans. Grand bien lui en a pris, Flora Ofelia Hofman Lindahl illuminant le film de sa présence. Appréhendé dans le mauvais sens, La Dernière nuit de Lise Broholm passerait pour un faux film de genre. C’est au contraire un récit dont les rares élans horrifiques nourrissent une approche sensible du drame en costumes, bien aidé par une lumière envoûtante.

La comédienne Flora Ofelia Hofman Lindahl (à droite) reçoit le Grand Prix des mains du jury professionnel décerné à La Dernière nuit de Lise Broholm –  © Leo Domairon

On ne peut pas en dire autant du film d’ouverture, I’m your man, dont le récit étalé sur trois semaines conte l’idylle entre une quadragénaire et un cyborg de compagnie censé “incarner”, pour cette femme, l’homme parfait.

Le festival amenant à s’interroger sur le terme “subversif”, on peut dire que I’m your man en constitue pour notre part la négation, tant il s’échine à sous-traiter son argument de SF en l’enfermant dans les rouages étriqués d’une romance passe-partout, quand il ne tombe dans un ridicule achevé – “Courons pieds nus dans l’herbe !”. Insipide sur le fond, aplani par une photographie générique, I’m your man ressemble à s’y méprendre à une longue scène coupée de Toni Erdmann – dont on retrouve la comédienne Sandra Hüller, ici dans dans un rôle mineur. Malgré un casting investi, I’m your man est un coup d’épée dans l’eau dès que n’apparaît pas à l’écran le père de l’héroïne, merveille de second rôle bourru et fragile.

I’m Your Man (Maria Schrader, 2021)

A l’opposé du spectre, Jerk est, quant à lui, l’incarnation assez parfaite du subversif. Dérangeant, à vif, énervant à ses heures mais complètement indifférent au qu’en-dira-t-on. Le film de Gisèle Vienne n’est que la longue captation du comédien Jonathan Capdevielle dans le rôle de David Brooks, taulard devenu marionnettiste ventriloque qui évoque sur scène d’atroces souvenirs d’adolescence, lorsqu’il accompagnait son camarade Wayne Henley dans une série d’assassinats filmés. Une histoire vraie que Gisèle Vienne traite avec un sens aigu du malaise.

Jerk – Gisèle Vienne, 2021

Un seul acteur sur scène et un public hors-champ. En soixante minutes intenses, Jonathan Capdevielle décrit, mime et bruite à la bouche les pires horreurs. Glaçant, repoussant, Jerk est une performance au sens propre comme au figuré. Un pouvoir de suggestion tel qu’on jurerait avoir assisté à un vrai snuff movie au sortir de la séance, et non à une reconstitution fictive à base de marionnettes ? Dans le genre subversif, difficile de trouver plus radical au sein de la sélection.

Indispensable à la réussite du projet, l’ingénieur du son Pierre Boulay a remercié les organisateurs en une phrase qui résume parfaitement l’esprit du festival :《Inviter un technicien de l’ombre, c’est déjà un acte subversif》.

Autre œuvre minimaliste, le documentaire Cow signé Andrea Arnold (Fish Tank, American Honey) a de l’émotion à revendre.

Cow – Andrea Arnold, 2021.

Présent en visioconférence après la projection, le monteur Nicolas Chaudeurge raconte avoir reçu 200 heures de rushes. Fruit de dix ans de travail, Cow suit le quotidien de Luma, une vache laitière au sein d’une ferme britannique. Loin de la douceur de Bovines d’Emmanuel Gras, Cow n’est rien d’autre qu’un morceau de cinéma physique. Filmé à même la bête, Cow profite de plans « ratés » conservés par le monteur, où Luma percute une caméra trop intrusive à son goût. Prendre le pari d’abattre le 4ème mur dans un documentaire sans voix off ni musique, voilà qui aurait pu rendre l’objet schizophrène, entre réalisme pur et ambitions méta.

Au contraire, le docu y gagne en force d’évocation, tout comme lorsque la réalisatrice s’attarde sur un ciel étoilé. Soigné dans la forme mais très direct vis-à-vis du public, le dernier opus d’Andrea Arnold est certes frustrant à force de répéter les mêmes situations, mais c’est le prix à payer pour approcher avec justesse le quotidien de l’animal.

JOHN WATERS

Le maestro du trash a gratifié les festivaliers de géniales vidéos diffusées en pré séance, histoire de souligner son attachement aux œuvres.  

Cecil B. Demented – John Waters, 2001

Si on a fini par connaître le festif Hairspray sur le bout des doigts, on découvrait complètement Cecil B. Demented. Connu de nom, on ne s’y était pas attardé à sa sortie, du haut de nos douze ans. Il s’agit d’un cri d’amour au cinoche franc du collier, à la pureté de l’acte créateur, où un aspirant réalisateur refusant tout compromis kidnappe une star pédante pour la faire jouer de force dans son projet rêvé, mélange hargneux de film d’action et de cinéma vérité. Ancêtre spirituel de Why don’t you play in hell ? de Sono Sion, Cecil B. Demented revendique haut et fort sa naïveté salvatrice, croquant au passage une galerie de seconds rôles tarés que John Waters filme avec une tendresse évidente.

Mordant et attachant, bourré d’énergie, fauché sur les bords, Cecil B. Demented est le film idéal pour une fin de soirée. Les organisateurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompé, programmant l’objet autour de 23h. 

RETROSPECTIVE

De ce côté, c’est un sans-faute. Certes, l’une des séances partait déjà gagnante : un bataillon de L’Infini Détail s’est déplacé à Metz pour présenter une séance de Vorace, chef-d’œuvre atypique de la regrettée Antonia Bird, cinéaste à laquelle l’équipe a consacré son dernier magazine. 

Affiche de la séance spéciale de Vorace (Antonia Bird, 1999)
Graphiste : Marie Lemoine.

Plus méchant, Fritz the Cat fête cette année ses 50 ans. L’occasion idéale de constater que le film a gagné en charme rétro comme en agressivité, véritable chasse d’eau où se noie tout ce qui ressemble de près ou de loin à du politiquement correct. Né d’une production difficile, Fritz the Cat porte encore fièrement son statut de premier film d’animation classé X de l’histoire du cinéma.  

Fritz the Cat (Ralph Bakshi, 1972)

Plus sage en comparaison, la compilation de courts-métrages de Tex Avery démontre le génie de leur créateur, accumulant les idées de mise en scène au fil des coups de boule que se mettent entre eux des animaux encore plus résistants que ceux de Chuck Jones. Pris au premier degré le plus sinistre, on pourrait y lire de la cruauté animale déguisée, ce qui en dit long sur l’énergie avec laquelle Tex Avery jette dans l’arène ses petites bêtes heureuses de s’en mettre plein la gueule, certains personnages ironisant à haute voix sur la mièvrerie supposée du genre. 

Screwy Squirrel, Tex Avery.

Enfin, le festival s’est conclu en beauté avec C.R.A.Z.Y. Grand succès du cinéma québécois en 2005, merveille de récit d’amour fraternel, film d’époque étourdissant de légèreté, C.R.A.Z.Y brasse 30 ans de la vie d’un jeune homme à la sexualité confuse, qui ne cesse de se chercher sous le regard d’un père aussi aimant qu’insensible.

C.R.A.Z.Y. – Jean-Marc Vallée, 2005

« J’avais oublié que c’était aussi bien », dit à haute voix un spectateur en fin de séance. Parfait résumé de ce petit chef-d’œuvre, projeté en présence d’un collaborateur au scénario et ancien ami du regretté Jean-Marc Vallée, François Boulay. Très ému d’être là, l’homme a raconté ses souvenirs d’enfance et de tournage avec une sincérité manifeste. Une séance aussi touchante que le film lui-même, proposé pour la première fois en France dans une copie restaurée phénoménale. 

Cette séance de clôture fut suivie d’une projection de Démons de Lamberto Bava.

Soyons honnêtes jusqu’au bout, on a plutôt fini la soirée dans le hall du Klub pour profiter de la compagnie des responsables et des bénévoles, tous plus souriants les uns que les autres. Et comme on mourait de faim, on s’est rendu une dernière fois à l’étage du Mini-Bar pour faire honneur à la merveilleuse cantine du festival préparée par L’Amour Food. C’est d’ailleurs là qu’avait eu lieu, en amont du coup d’envoi, un excellent blind test ciné.

Désolé Lamberto, ce sera pour une prochaine ! 

Un grand merci à Charlotte Wensierski, Benjamin Anton et à toute l’équipe du festival pour leur accueil et leur sens de l’organisation.

Guillaume Banniard & Muriel Cinque

PALMARES COMPLET DE CETTE EDITION

2 réflexions sur “7e Festival du Film Subversif de Metz

  1. Merci pour le compte rendu.
    Dommage que vous ne traitiez plus de l’actualité comme vous l’avez fait c’était un moyen de faire aller au cinéma.

    J’aime

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