Nightmare Alley

Shadow of a Spook

Des « geeks » tenus en laisse par l’administration régulière et précisément calculée de leur dose ; des schémas comportementaux ne demandant que la méthode et les moyens pour en exploiter tout le potentiel économique ; et puis cet abyme dans les yeux si clairs de Bradley Cooper, cette absence de croyance inversement proportionnelle aux trésors d’imagination déployés pour embobiner son auditoire…

Saperlotte ! Guillermo del Toro serait-il inquiet ? En proie au doute quant aux pouvoirs occultes des images ? Se sentirait-il coupable de contribuer à l’emprise totalitaire d’un certain capitalisme de l’attention ? Aurait-il cauchemardé la rencontre entre les théories d’Edward Bernays (1) et les techniques de ciblage d’une industrie hollywoodienne en pleine restructuration ?

Autopsie d’un fantasme

Le dernier rejeton sous bocal de notre mexicain préféré situe pourtant son histoire dans les années 1930-1940, comme avant lui le film d’Edmund Goulding dont il est le faux remake, et encore avant lui le roman de W. L. Gresham dont il est la nouvelle adaptation. Alors de quoi parle-t-on, au juste ? Guillermo del Toro l’explique entre les lignes : 1) comme tout film noir qui se respecte, Nightmare Alley cause de l’époque de sa production ; 2) comme chacun de ses films – ici co-écrit avec sa femme Kim Morgan – c’est un morceau du cinéaste. La transfiguration d’un rapport au monde qui n’a pas d’autres moyens d’être extériorisé. Une production aux petits oignons aussi, comme d’habitude avec l’homme pour qui au cinéma « everything is storytelling ».

Or là où ce cinéma, avec ses rondeurs et ses plaies ouvertes, apparaît toujours plus comme l’héritier du classicisme hollywoodien, n’ayant de cesse de chercher à lier ses composantes en un tout organique, notre époque et son cinéma dominant représentent tout l’inverse. Rien n’y fait plus vraiment office d’architecture au service d’un récit partagé, la « mise en scène » étant devenu papier-peint impersonnel ou effet de style creux, l’auteur comme le geek les sujets d’une forme d’auto-marketing. Adieu notions de rythme, de structure, de logique narrative : on ne juge plus le scénario que sur sa « crédibilité » ou pire, uniquement à l’aune de son originalité, comme ce fut le cas pour Avatar en son temps. Quant au spectateur recroquevillé dans sa chambre d’écho, prière de lui donner exactement ce qu’il pense vouloir. Le tout dans la boucle de la création/consommation assistée par algorithme.

Quelques semaines après Matrix Resurrections, nous revoilà donc en face d’une proposition de cinéma dont le sous-texte est si bruyant qu’il semble presque doubler le texte. Seulement presque car, somme toute, le truc tient fort bien la route sans recourir à cette dimension méta. Le spectateur non-cinéphile sera même potentiellement fasciné par le parcours de cet homme qui, se prenant les pieds dans le tapis rouge, n’en continue pas moins de gravir les échelons d’une société où chacun s’illusionne volontiers… tant que cette « matrice » va dans le sens de ses désirs. Quant aux fantasticophiles, la déception leur tendra les bras comme une actrice grimée en revenante. Juste retour des choses face à cette manière qu’à leur papa piñata de la leur faire à l’envers, alignant tous les signes du genre sans jamais y toucher, façon Tod Browning. Comme le répète Toni Colette à Bradley Cooper : « Don’t do the spook show ! ». Car oui, pour la première fois de sa carrière, l’ami Guillermo livre un film dépourvu de surnaturel.

Défini par son réalisateur comme un film noir et un « cauchemar jungien », Nightmare Alley n’a ainsi de fantastique que l’imagerie, volontiers rémanente, au carrefour des arts forains et de la psychanalyse, du pastiche et du symbolisme. Tous ces domaines ayant quelque chose de la sœur ou du frère siamois avec les inventions à l’origine du cinéma (celles des Muybridge, Edison, frères Lumière et autres Méliès). À ma gauche, le charlatan au physique de Robert Mitchum et sa cicatrice par derrière ; à ma droite, la psy aux airs de vamp et sa balafre par devant. Et puis au milieu, coupant le film et les siamois concurrents en un quasi parfait axe de symétrie, cette scène où le premier s’allonge sur le divan de la seconde. Comme si les trompeuses puissances du divertissement de masse (lui) s’apprêtaient à conclure un pacte avec la plus moderne des sciences de l’esprit (elle).

Après une Forme de l’eau qui se donnait un peu trop facilement comme opération à cœur ouvert de (la cinéphilie de) son créateur, Nightmare Alley fait donc office de retour de bâton revêche, mais d’une intégrité indiscutable. Le conte de fée laisse place au dévoilement/questionnement des mécanismes de l’esprit, objet d’autopsie comme autrefois le corps de créatures peu ragoutantes. Plus de freaks à faire pleurer dans les chaumières, mais l’ambiguïté crasse de monstres tout ce qu’il y a de plus humains. Monstres et fantômes qui n’existent ici qu’à travers leurs traumas (à exorciser), leurs comportements (déviants) et les moyens déployés pour leur donner l’aura du surnaturel. Le fantastique, en somme, est passé de la scène à la mise en scène. Et c’est cet art-là, cette capacité à faire naître la crédulité dans le regard des badauds qui est questionnée à travers le parcours de Bradley Cooper, aka Stanton Carlisle.

Dr Data & Mr Mabuse

Silhouette occultant une bonne partie du cadre, mal dégrossie par un violent contre-jour, le charlatan nous est introduit sans aucune voix off pour nous tenir la main, tel un vagabond à la Chaplin : muet mais fin observateur répondant aux signes de la Providence – ce que le découpage de del Toro souligne en enchaînant raccords regards et raccords dans le mouvement. Celui que l’on découvrait en train de brûler son passé forge son avenir au présent, en bon self-made man. D’une fluidité impressionnante, la narration visuelle colle au plus près à cette façon d’être au monde : alimenter son regard de toujours plus de données, histoire, peut-être, de ne pas trop se regarder dans le miroir. Accumulation primitive de capital artistique ? Viol de blessures intimes et de propriétés intellectuelles ? Toujours est-il qu’après avoir fait le plein, l’éponge humaine se voit pousser des ailes d’entrepreneur de sa propre existence. Et aussitôt cette vision, dont sa fiancée Molly (Rooney Mara) serait la muse ET l’alibi bourgeois, trouve à se réaliser dans l’exode rural.

L’espace d’une ellipse, deux années passent et Nightmare Alley nous transpose brutalement d’un stade à un autre de l’histoire des arts du spectacle : du temps de l’artisanat et ses trucs de bonimenteurs à celui de l’industrie, ne serait-ce que par son irréversible logique de profit. Bye bye paysages du Midwest et trognes de la Grande Dépression, bonjour Babylone moderne, architecture bétonnée et grands hôtels pour anonymes à la Edward Hopper. Dans ce contexte entre clairs-obscurs et Art déco, c’est un Stanton Carlisle d’une toute autre stature que l’on retrouve. D’apprenti mentaliste, il est passé à grand maître de la divination littéralement aveuglé par son troisième œil, pendant que la Providence prend des airs de Fatalité sous les traits de Cate Blanchett, aka Lilith Ritter. Dualité jungienne oblige, cette figure de femme fatale et lionne blessée apparaît aussitôt comme le négatif de Molly (2). Son relais, également, dans l’évolution logique du petit showman vers le Mabuse ivre de son propre génie.

Or c’est là que l’hubris pointe à l’horizon : dans ce gouffre grandissant entre l’absence de fins et la disproportion des moyens. Vu sous cet angle, Lilith pourrait tout autant s’appelait Pandore, elle qui semble détenir les clés d’une « Apocalypse cognitive ». Et cependant, à bien y regarder, elle agit sur lui comme lui-même agissait avec ses propres pairs une heure plus tôt. Si ce n’est que Lilith possède un tout autre niveau de maîtrise, presque subliminal, à l’image des tests de Rorschach s’affichant discrètement aux murs de son antre. L’oreille aux aguets, glissant sur les surfaces noires et ambrées de l’espace, la féline vampirise du regard l’escroc devenue sa proie et, par la technique dite de la libre association d’idées, l’amène à l’incontinence verbale. Ba-boom ! Sans polygraphe ni lasso de la vérité, son patient/client/amant lui ouvre grand les portes de son placard aux cadavres. Lui qui lorgnait sur ses secrets, le voilà pris à son propre piège. D’une certaine manière, la balle de revolver qui plus tard lui arrachera le lobe d’oreille est déjà sortie du canon… sans la moindre détonation !

Pendu tombé du sol (à en croire une carte de Tarot retournée avec défi, symbole d’égoïsme), il y a de fait chez ce Stanton Carlisle quelque chose qui va à rebours du monde, une forme de sociopathie aveugle et sourde, propre à l’individualisme ‘ricain. C’est bien sûr son talent presque inné pour déconstruire le langage corporel et le remonter comme une arme. Mais c’est surtout cette tendance à jouer avec le feu, en l’occurrence les fantômes de ses clients. Eux vivent dans le passé au point d’acheter les yeux fermés toutes ses communions avec l’au-delà, ses reconstitutions nécrophiles, véritable manne permise par la collecte préalable de leurs données personnelles. Lui leur refourgue ces dernières en négligeant la dangereuse réalité des affects qui leur sont attachés. Tout comme sur le divan du Dr Ritter, il néglige ses propres affects fantômes ; lesquels lui sont dès lors retournés sous la forme la plus traitre qui soit (les verres d’alcool en prélude à sa chute).

Faire un film, c’est « négocier avec le réel et ses circonstances », aime à dire Guillermo del Toro. La maxime trouve ici tout son sens : Stanton Carlisle entame sa déchéance à partir du moment où son petit monde de signes se transforme en système hors-sol. Et le principe de réalité bafoué, accumulant des couches de rancune, d’exploser salement lors d’un triple climax où la némésis répond à l’hubris. L’explosion demeure méthodique, en remontant des « spectateurs » vers celui qui aura rendu si manifestes leurs désirs latents. Aux sens trop aisément floués, la juste rétribution ! Yeux, nez, peau, oreilles payent ainsi la note de leurs pécheurs de propriétaires. Le juge et sa femme se sont laissés aveugler par la promesse de retrouver leur fils disparu ? Deux balles, l’une passant par l’un des orbites de Madame, arrangeront les retrouvailles. Ezra Grindle / Richard Jenkins a perdu tout flair pour sentir les gens à force de médiations diverses ?  Qu’on lui rabote cet organe dont il n’a plus l’usage, après l’avoir laissé toucher du doigt un mensonge incarné.

Notre podcast sur Balada Triste, dont le plan final évoque celui de Nightmare Alley.

Quant à celui qui aura cru à ses propres artifices tout en se montrant sourd aux présages de sa chute – Stanton Carlisle donc – , on l’a vu, c’est une autre histoire de balle. Et avec elle, le récit d’une violence passant à son tour du latent au manifeste, du pressenti au viscéral. Sans parler de ce que représente pour notre anti-héros la perte de Molly dans ce troisième acte d’une perfection toute musicale. Et par musical on entend, outre le travail de Nathan Johnson à la partition, la façon dont montage et graphisme travaillent ici de concert. Parce qu’il s’agit non pas de surprendre, mais de concrétiser l’inévitable. Ce qui n’enlève rien à l’impact de ces paluches à la Mike Hammer, ni à cet ultime fou-rire, lointain cousin de l’épilogue de Balada Triste. Ce film signé Alex de la Iglesia, sorti en 2011, mettait en parallèle Espagne franquiste et monde du cirque. La toile de fond historique de Nightmare Alley, plus timide, n’entremêle pas aussi frontalement la petite et la grande histoire. Mais ce plan final tend vers l’émotion désespérée de Balada Triste, en tiraillant son protagoniste entre tragédie et bouffonnerie.

Guillermo de l’autre côté du miroir

Récapitulons. Exploitation sans vergogne des data, des propriétés intellectuelles et d’un fort dangereux petit livre rouge ; manipulation des affects associés à un passé que l’on veut (et ne veut pas) voir revenir ; emballement de la demande et retournement du client frustré contre son dealer ; fuite de celle qui aura inspirée tout ça au départ ; dépendance aux puissances de l’argent ; trahison en série des figures paternelles ; éternel retour du Père dans une scène primitive qui, progressivement rembobinée, joue avec les idées d’emprise et d’émancipation. En faut-il plus pour comprendre où veut en venir Guillermo del Toro ? Oui, son film dit quelque chose de son époque et son industrie. De la condition particulière de l’artiste en son sein. Ce qui peut en ressortir de monstrueux, de cathartique. Ce qu’il en coûte en termes d’intégrité artistique, d’effets plus ou moins désirables sur son audience ou de répercussions sur ses proches – surtout pour un control freak !

Bref, voilà un long-métrage hanté par les cas de conscience de son auteur. L’occasion de régler ses comptes avec certaines des plus actuelles tendances hollywoodiennes, sans doute. Mais plus encore, celle d’assumer la totalité de son art à ce stade de sa vie – 57 piges, mine de rien ! Dans la cosmologie jungienne qui semble l’avoir tant inspiré, cette notion de Totalité ou archétype du Soi est en effet primordiale. Tout comme l’est son image symbolique la plus récurrente, le cercle ou mandala, représentant l’ensemble de la psyché d’un individu, dans tout ce qu’elle a de plus contradictoire et, en un sens, étrangère à elle-même.

Le principe, pour la personne engagée dans son processus d’individuation – ou voyage du héros une fois relu par Joseph Campbell et Christopher Vogler ? Aller à la rencontre de chacune de ses tendances opposées et, l’une après l’autre, les intégrer à sa conscience, du Moi vers le Soi en passant par tous les autres archétypes (Anima/Animus, Ombre, Persona, etc.).

Notre podcast sur la carrière de Guillermo del Toro.

Soit tout ce à quoi Stanton Carlisle se voit confronté dans Nightmare Alley. Et tout ce en quoi il échoue systématiquement en tant que figure tragique exemplaire. Parce que pris au piège de ses propres choix et illusions, il refuse de voir ces reflets de lui-même que lui tendent pourtant les autres personnages. Sauf peut-être un, le plus misérable de tous – et de fait filmé comme Gollum – vers lequel un tunnel en forme de spirale le mène un soir d’orage. En fait, tout était déjà là, au cœur de cette scène, inscrit dans les arcanes d’un superbe décor nommé House of Damnation. Là, sous le regard inquisiteur d’une constellation d’yeux à la Dali, le pécheur était invité à faire face à son Ombre, le charlatan à se mirer dans les yeux clairs du « geek ». Avant que la tragédie de l’un ne devienne la sordide farce de l’autre. « Circle : a prophecy fulfilled », explicitera plus tard Molly, donnant-là au symbole du cercle si récurrent à l’image un tout autre sens que celui de connaissance de soi.

La séquence de La Maison du Docteur Edwardes (1945) pour laquelle Alfred Hitchcock collabora avec Salvador Dali.

À se demander finalement si Scott Cooper et sa si solennelle façon de broyer du noir n’aurait pas influé sur son parrain et producteur (pour Affamés). À moins que celui-ci n’ait bouffé du Fincher au petit dej ? Le fait est que, sans le ballet d’une caméra toujours aussi virtuose et ce diable dans les plus infimes détails visuels ET sonores, on ne le reconnaîtrait presque pas, notre échappé de la « Toilet Zone » ! (3). Et en même temps, si. Ces 2 h 30 qui passent comme 1 h 45 bien tendue, c’est bien sa patte. Ce soin dans la direction artistique, c’est sa signature entre toutes. Cette variation du fameux « Teal & Orange » vers le turquoise/ambre/rouge, c’est le produit de sa collaboration de longue date avec le directeur photo Dan Laustsen. Mais la somme de toutes ses parties ne fait plus tout à fait le même poids qu’auparavant.

Nightmare Alley n’est pas forcément plus tragique que les films espagnols du même homme, mais il laisse un goût de cendres en bouche, une certaine amertume. Univers désenchanté du film noir oblige, le Grand Pan y est mort et enterré. Et c’est comme si toute l’innocence du monde avait foutu le camp avec lui. À raser de si près les frontières du réel, on se coupe d’une certaine capacité à l’émerveillement. Leçon que nous avait déjà offert l’ami Guillermo, sans pourtant jamais l’avoir ressenti à ce point, du premier au dernier plan. Vous vous plaigniez du gnangnan de La Forme de l’eau et ses faux airs d’Amélie Poulain ? Vous voilà servis ! Le plus passionné des membres du « tequila gang » (4) vient de pondre son film le moins aimable. Et peut-être, aussi, l’un de ses les plus aboutis.

Mathieu Faye

(1) Neveu de Sigmund Freud, Edward Bernays est connu pour être l’un des pères du consumérisme et de la manipulation de masse. On lui doit notamment l’invention du ciblage publicitaire par la mise en pratique des théories de la psychologie sociale et individuelle, dont celles de son oncle.

(2) L’occasion pour Rooney Mara et Cate Blanchett de se retrouver devant la caméra six ans après Carol. Le genre de mémoire cinéphile sur laquelle compte souvent del Toro, que ce soit pour faire bénéficier un de ses personnages de l’image que trimbale déjà tel ou tel acteur (Ron Perlman, Michael Shannon, Mia Wasikowska…), ou pour faire discrètement sens par l’intertextualité (ici le casting d’Holt MacCallany, l’un des profilers de la série Mindhunter, dans le rôle du très sceptique garde du corps d’Ezra Grindle).

(3) Surnom moqueur donné par Guillermo Del Toro et Alfonso Curaon à La hora marcada, la série mexicaine où ils ont fait leurs débuts au tournant des années 1980.

(4) Autre surnom, celui-ci donné au trio de réalisateurs mexicains ayant fait main basse sur les Oscars entre 2013 et 2018 : Guillermo Del Toro, Alfonso Cuaron et Alejandro González Iñárritu.

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