The Forest of Love : Deep Cut

«Ceci est une histoire vraie». Malgré lui, l’avertissement est devenu une injonction. Ce que l’on va voir s’est réellement produit, des gens ont réellement souffert, donc prière de prendre cette histoire très au sérieux. Avec le temps, le label «tiré de faits réels» est même devenu un moyen de s’attirer l’attention du public sans qu’il puisse, au fond, remettre en cause le produit fini. Après tout, à quoi bon questionner la vraisemblance d’un récit qui n’est pas une invention ?

Ce label, le cinéaste Sono Sion l’a déjà explosé dans tous les sens avec son chef-d’oeuvre Love Exposure, portrait de l’adolesence long de 4h où se croisent une secte, des pervers professionnels, des sous-vêtements en pagaille et un prêtre zelé. Film joyeux et jouisseur, Love Exposure transformait un coup de foudre lycéen en histoire d’amour sans limites dans sa fusion entre libido et sentiments, rendant du même coup inoubliable le fait divers dont il s’inspire.

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Version longue du film The Forest of Love, dont le montage de 2h30 est également sur Netflix, la mini série The Forest of Love : Deep Cut, avec ses 5h de durée, promettait un résultat aussi ample et définitif que Love Exposure. D’autant que leurs histoires prennent racine dans les murs d’un lycée où se noue un amour impossible, cette fois celui de deux adolescentes dont l’une meurt accidentellement, laissant à l’abandon une troupe d’amies en pleine répétition de Roméo & Juliette.

L’envie des jeunes filles d’interpréter l’oeuvre de Shakespeare avec une distribution 100% féminine reste donc lettre morte. Mais le souvenir de la douce Roméo, fauchée par une voiture, laisse une cicatrice à jamais ouverte dans le coeur d’une des camarades qui vit recluse dans sa chambre sous la surveillance d’un père autoritaire, littéralement hantée par un premier baiser qui n’a cessé de nourrir ses fantasmes.

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Sono Sion étant Sono Sion, cet arc narratif ne suffit pas à sa gourmandise. Lancé sur les rails d’un teen movie tragique, le voilà qui tisse un récit éclaté façon Shokuzai de Kiyoshi Kurosawa, où le destin des filles tisse une toile complexes de relations auto-destructrices. A la différence qu’ici, seules deux jeunes filles du groupe ont en fait survécu à leur scolarité, les autres n’ayant jamais à affronter le monde adulte.

On n’en révèlera pas plus, si ce n’est la présence, annoncée à grands coups de titres révélateurs épisode après épisode, d’un serial killer. Le principal suspect de l’affaire est un certain Joe Murata, quinquagénaire beau parleur et séducteur effrené qui entraîne tous les personnages, bons comme mauvais, dans une spirale de masochisme, jusqu’à exercer une emprise absolue sur les plus fragiles.

Incarné avec génie par Kippei Shîna, ce personnage offre rien moins que l’une des meilleures prestations jamais vues chez Sono Sion. Tour à tour hilarant et effrayant, le comédien possède son rôle avec une justesse d’autant plus remarquable que Sono Sion assume comme jamais sa direction d’acteurs hyperactive. Au milieu de cette hystérie où chacun hurle ses sentiments, Joe Murata semble maîtriser les siens pour manipuler ses proies, qui implosent autour de lui sans que l’escroc ne perde son assurance.

Dégueulasse, manipulateur mais totalement honnête avec lui-même, Joe Murata, crooner improvisé, observe et séduit les femmes qui lui font envie, sans distinction d’âge ou de classe sociale, son pouvoir sur le sexe opposé déclenchant une fascination à peine voilée chez les mâles du récit. Cette performance à elle seule, entourée d’un casting lui aussi dévoué, mérite la vision. Pour autant, The Forest of Love laisse un perpétuel goût d’inachevé, de folie raisonnable, pour une raison assez simple.

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Sous ses allures de grand huit désinhibé, ce Deep Cut semble recycler les films les plus célèbres de Sono Sion. Vous y croiserez ainsi un groupe d’apprentis cinéastes déterminés à faire leur premier film au mépris du danger (comme dans Why don’t you play in Hell ?), un pervers narcissique dont les calculs mènent à des situation sordides (comme dans Cold Fish), un père de famille dont la bonne morale lui sert de prétexter à humilier sa fille (comme dans Love Exposure), une scène de suicide collectif bientôt reliée à une affaire criminelle (comme dans Suicide Club), ou encore une longue scène de repas autour d’une famille improvisée (comme dans Sucide Club Zero : Noriko Dinner’s Table, qui abordait la question des familles à louer).

On se retrouve avec la certitude que notre sentiment de déjà vu doit être aussi fort que celui, pour le profane, d’avoir affaire à une fiction imprévisible. Finalement, même la structure éclatée du récit, qui jongle entre plusieurs décennies, reste moins intéressante que l’apport principal du cinéaste à son univers : l’utilisation de Romeo et Juliette comme ressort d’une saga punk d’où émergent, en leitmotiv, de superbes moments de nostalgie sur la scène d’un théâtre où manque, à jamais, une camarade disparue.

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Comprenons-nous bien, The Forest of Love : Deep Cut est fou, dérangé, colérique et forme une vraie belle porte d’entrée pour qui ne connaît pas, ou peu, le cinéma de Sono Sion. Mais le fan averti pourra se sentir frustré par ce nouvel effort tant les idées qui s’y entrechoquent s’étaient déjà épanouies dans les films antérieurs du bonhomme, sans que la présence de Netflix, pourtant très permissive avec ses auteurs, ne pousse ici le metteur en scène à s’aventurer encore plus loin.

En 2012, à la sortie de Guilty of Romance, Sono Sion avouait sa préférence pour la version courte du film, allégée de 25 minutes. En est-il de même ici ? Peut-être aurions-nous dû privilégier la version initiale 2h30 de The Forest of Love au lieu de lancer ce Deep Cut de 5h. Mais sincèrement, même si on invitait les connaiseurs à s’orienter vers la version courte, comment résister à pareille opportunité ?

Guillaume Banniard

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