Drunk

Les histoires de clan, ça le connaît à Thomas Vinterberg. Avec Drunk, il retrouve plusieurs de ses familles professionnelles. Celle de Festen et de La Chasse via Mads Mikkelsen et Thomas Bo Larsen, celle de Kurdk et de La Communauté avec la présence de Magnus Millanh et Lars Ranthe, également au casting de La Chasse. Autant de valeurs sûres. Encore aujourd’hui, Festen conserve sa réputation de drame explosif, la réunion familiale virant au plus vil des lavages de linge sale.

L’image crue exigée par le Dogme 95 est aujourd’hui loin, et Drunk se rapproche plus volontiers de La Chasse, excellent drama thriller de 2012 où Mads Mikkelsen tenait déjà le rôle d’un membre du corps enseignant. Sans compter qu’entre temps, Thomas bo Larsen a rempilé chez Thomas Vinterberg avec Loin de la foule déchaînée, adaptation du roman de Thomas Hardy dont l’hyperclacissisme tourne le dos à Festen. En soi, il est difficilement possible de faire plus éloigné des critères esthétiques posé par les Danois deux décennies plus tôt.

Plus festif que tous ces films réunis, Drunk trouve les meilleures excuses du monde à une poignée de profs venus s’enjailler pour le bien de la science. On va être honnête, le plus jeune d’entre eux fêtant déjà sa quarantaine au début du métrage, le pitch aurait pu viser à peine plus loin qu’un Projet X étiqueté « auteur ». Mais cet anniversaire particulier sera justement le point de départ d’une expérience sociologique inédite. Vinterberg étant Vinterberg, les profs bourrés ne sont pas seulement en quête de performance éthylique. Devant son objectif, ils sont le reflet vieilli de lycéens qui s’amusent, pendant leurs week end, à courir un très officiel marathon de la bière où l’équipe marque plus de points si ses membres vomissent de concert !

Face à des professeurs qui masquent leur état d’ébriété, le contraste avec la classe n’est pas seulement hilarant mais renvoie à l’idée d’une jeunesse décidément révolue. Même si Drunk peut se résumer en une phrase, type « 4 garçons dans un verre », il ne s’agit pas seulement d’alcool ici mais d’amour. Celui, élimé, d’un marigae où mari et femme ne se croisent plus. Et celui, très tendre, que les hommes éprouvent les uns pour les autres. En effet, chaque participant a, à sa façon un manque affectif à combler.

Les problèmes du quotidien par trop envahissants, les enfants, l’éloignement, le manque de communication font qu’ils se lancent dans ce projet les yeux fermés. Tous espèrent que la deshinibition provoquée par l’ivresse sera libératrice sur le plan professionnel, et par ricochet sur le plan personnel. Martin, professeur d’histoire réduit à un état de légume dépressif, ne voit plus ni femme ni enfants. Ses élèves le moquent et s’ennuient ferme en l’écoutant raconter la Seconde guerre mondiale. Sa femme, déjà remarquée en mère bouleversante chez Zviaguintzev, ne sait plus où ni avec qui elle habite.

Pour ces mousquetaires de la bouteille, tout semble d’un coup aller mieux. L’alcool, dans un premier temps, donne des ailes aux professeurs, leur insuffle l’envie d’habiter l’espace de la classe. Un véritable show improvisé au fil des grammes par litre. Leurs élèves, enthousiastes, apprennent mieux. Les enseignants, de leur côté, ré apprennent à communiquer avec leur entourage, tant la passion pour le métier revient. L’expérience est un franc succès. Au départ.

Rien n’est bien sûr si simple. Les abus, l’accoutumence et la dépendance inhérentes à ce type de produit vont leur compliquer la vie. La drôlerie et la légèreté bienvenues de Drunk n’empêchent donc en rien une vraie profondeur. Les personnages, les liens qui les unissent ne sont pas un prétexte à remplir le vide scénaristique entre deux beuveries. Sous ses airs de pur film-concept à la Very Bad Trip, Drunk joue tranquillement sur deux tableaux.

Pour peu que vous ayez l’envie (très humaine !) de voir un casting royal se mettre la race de leur vie, Drunk vous comblera sans problème : habités, les quatre comédiens donnent de leur personne, chancèlent, frôlent la caricature et repartent de plus belle, augmentant la dose et faisant ce qu’ils peuvent pour planquer les breuvages au sein de l’établissement. Et pour peu que vos soyez sensible aux personnages destroy, maintenus en vie à bout de bras par un job, une routine, un toit, Drunk se montre capable d’une émotion à vif, sans freiner le rythme de son crescendo alcoolisé.

Les épouses de Martin et Nikolaj sont, bien que secondaires, essentielles à la progression du récit et des quatre compères. Elles sont pour leurs partenaires de vie l’un des éléments déclencheurs de la crise. Face au comportement puéril de leurs maris, elles ne sont plus à leurs yeux des compagnes mais des mères de substitution, obligées qu’elles sont de prendre les rennes en main, de mener seules la famille sans plus pouvoir compter sur eux. Anika et Amalie doivent, gueule de bois oblige, composer avec des hommes démissionnaires. Paradoxalement, c’est aussi pour elles qu’ils veulent évoluer, rendre la vie plus légère.

On pourra toujours gloser sur un quelconque message, voire accuser Drunk de faire l’apologie de l’alcool. Ce serait faire au film un faux procès car, comme le dit justement Thomas Vinterberg, la morale n’a pas sa place dans l’art. On peut en revanche y voir une fiction cathartique, le réalisateur ayant vécu une dépression suite au décès de sa fille cadette.

Epaulé par un Mads Mikkelsen grandiose, Thomas Vinterberg ouvre et ferme son film sur une fiesta remplie d’ivresse, étirée dans le temps. Entre les deux, un récit, une vie sont passés. La douce amertume qui en découle, couplée au sentiment que tout est encore à refaire, arrache Drunk à la nostalgie plombante qui menace tout du long ses magnifiques grands gosses.

Guillaume Banniard et Muriel Cinque

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