Le Jeu de la dame

Scénariste du Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg, Allan Scott s’associe à Scott Frank, signataire des scripts de Minority Report et Logan, pour créer Le Jeu de la dame, mini série en sept épisodes sur une jeune prodige des échecs, Beth Harmon.

L’arc narratif de leur héroïne, les auteurs n’en dévient pas malgré un contexte de Guerre froide propice à des sous-intrigues plus amples. Vissés au point de vue leur personnage (brillante Anya Taylor-Joy), ils cisèlent une success story au féminin dans l’Amérique des 60’s bien que Le Jeu de la dame, contrairement aux apparences, ne soit pas inspiré d’une histoire vraie. On le regrette un peu plus à chaque épisode tant l’envie de découvrir le reste de l’existence de Beth Harmon est irrésistible, une fois la série achevée. Articulé en trois étapes distinctes (orphelinat, adoption, puis une longue émancipation par les échecs), Le Jeu de la dame est à sa façon la peinture d’une solitude.

Ou plutôt de deux solitudes, Beth nouant avec sa mère adoptive une relation que l’on pense d’abord conflictuelle, avant que la vocation de la jeune adolescente n’éveille chez l’autre un instinct maternel jusqu’ici enchaîné par l’alcoolisme. Entre amour vache et respect mutuel, les deux femmes ont conscience de ne jamais avoir eu un passé commun. Elles s’en construiront un au jour le jour, à mesure que Beth gagne en notoriété aux quatres coins du territoire américain, dans un monde ouvertement masculin dont elle maîtrise instinctivement les codes. Dévorée par sa passion, Beth passe bien sûr un peu à côté de sa jeunesse à force de dévouement à son art.

Tout bénef’ pour le spectateur, tant les scènes où elle cesse d’être en compétition gagnent en drôlerie, en justesse. Apprentissage du sentiment amoureux et de la sexualité, tentatives maladroites de se faire une place dans un univers adolescent qu’elle domine de la tête et des épaules… Beth, dans l’idée, avait tout de la petite surdourée imbuvable, trop sûre d’elle. Les auteurs réussissent l’exploit de nous la rendre attachante dès les premiers épisodes où, âgée de neufs ans, elle se prend de passion pour les parties d’échecs jouées en solitaire par le concierge de son orphelinat – incarné avec conviction par Bill Camp, le flic bientôt retraité de The Night of. Née dans une cave, la passion de la petite Beth l’emmènera haut, très haut dans ses futures aspirations.

Réussite narrative, Le Jeu de la dame gagne en puissance grâce, en partie, au travail de Steven Meizler (assitant réalisateur connu pour Man on Fire, La Guerre des mondes et… Minority Report) et les efforts de Uli Hanisch, dont la direction artistique forme sa plus belle réussite avec le Cloud Atlas des soeurs Wachowski – défi monumental en la matière avec ses six époques entremêlées. Association de talent aux compétences manifestes, cette mini série a donc tout pour elle. Gorgé d’émotions et d’humour, le show brille également dans la dérive progressive de Beth, dont les addictions menacent de dévorer son talent et sa jeunesse vitesse grand V, avec ou sans la bienveillance de ses pairs.

« C’est un monde entier contenu en 64 cases.
Je m’y sens en sécurité. »

En sept heures, Allan Scott et Scott Frank rendent haletante ce qui reste, peu ou prou, la chose la moins cinégénique du monde : des gens qui se concentrent, assis et silencieux. Mise en scène avec un sens du rythme épatant, cette mini série Netflix s’avère grisante de bout en bout. Remplie de seconds rôles touchants, Le Jeu de la dame confirme aussi l’immense talent de sa comédienne principale, dont la beauté atypique et le magnétisme immédiat laissent deviner une future carrière passionnante. Dans 15 ou 20 ans, Anya Taylor-Joy se prononcera certainement Audrey Hepburn.

Guillaume Banniard

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