Adieu les cons

Un buste en blouse blanche, une silhouette à l’arrière-plan, le tout filtré d’un bout à l’autre du cadre par un écran où scintillent des poumons fragiles. Puis le visage de la patiente, qui se regarde une dernière fois dans le couvercle relevé d’une poubelle métallique, avant d’accepter l’inévitable. Dès les deux premiers plans, Adieu les cons contient tellement de cinéma qu’on a du mal à se concentrer sur le dialogue, sur les détours maladroits du toubib, les double-sens malicieux.

On le sait, Dupontel t’invite rarement à bouffer sans sortir le grand jeu. Parfois, tu t’es tellement goinfré en entrée que t’as plus de place pour le dessert, ou inversement, c’est une fois arrivés les derniers virages que le festin s’équilibre et que le trou normand se creuse tout seul. Adieu les cons, c’est comme si Bernie venait de passer son diplôme d’ingénieur en insultant tout le monde. Tu reconnais les ingrédients, l’auberge, la patte du type qui sélectionne chaque ingrédient, les cuisine et, proche de sa clientèle, vient lui-même te servir. Sauf que depuis, l’asocial a pris de la bouteille, du coup il t’émeut autant qu’il te fait marrer, l’émotion ne se planque plus entre les lignes.

Dupontel, même s’il reste proche de ses personnages cassés, le gars vise les étoiles. Son film est dédié à Terry Jones, et Terry Gilliam joue dedans. « Celui qui a pas vu les Monty Python, il a rien vu ». Albert ment pas dans son vidéoclub pour Konbini, il les aime les Terry. Mais l’amour ça suffit, nous hurle Adieu les cons. Alors Albert travaille, repense, réinvente. La folie bureaucratique de Brazil ? Nul besoin d’en recopier l’opulence baroque, il met un non-voyant au service des archives. Adieu les cons, c’est un peu ça d’ailleurs : l’histoire de pauvres gens qui ne savent même pas qu’ils vivent dans le noir. Diplômés, éduqués, salariés, mais rejetés parce qu’ils sont plus aptes.

T’y vois que dalle à cause d’une bavure, fini EDF. Tu te souviens plus ce qu’est une vulve, terminée la gynécolologie. La petite coiffeuse est logée à la même enseigne, à respirer des produits dont elle a pas idée de la violence, la toux claquée comme un mineur du XIXème. Et si t’es en bonne santé, compétent, mais que tes rides commencent à se voir, tu gênes, on veut du jeune cadre bien frais, pas du travail bien fait. Il faut pas longtemps pour baisser les bras. L’inconnue en quête d’enfant né sous X, accouché en pleine adolescence, elle s’est barrée de chez le médecin pour aller vivre une dernière fois. Le héros, il s’est barré tout pareil du bureau de son boss, mais pour aller crever. Dupontel souligne l’analogie par deux mouvements de caméra similaires puis deux fauteuils vides. Ca a l’air simple. Ca a l’air évident. C’est de la pure construction scénique, le fruit d’une mise en scène pensée.

Quand le protagoniste essaye de passer l’arme à gauche, dans ce bureau de merde, il a ces mots : « Ne prévenez pas ma femme et mes enfants. J’en ai pas ». On dirait du Fuzati. A qui le fonctionnaire parle-t’il ? A la postérité, donc à personne. Tout juste s’il a pas un mot gentil pour la femme de ménage qui devra ramasser sa cervelle le lendemain, puis venir au taf avec une boule au ventre encore plus épaisse que la veille. Sa lettre d’adieu à Albert, c’est une vidéo face caméra. Comment ne pas penser à Bernie Noël, premier personnage cinéma de Dupontel qui, il y a 30 ans, se présentait comme ça ? Voilà où t’en es arrivé, Bernie ? Un camescope pour dire bonjour, une webcam pour dire adieu ? A l’époque tu les aurais éclatés à coups de pelle ces supérieurs, aujourd’hui tu pars acheter un fusil haut de gamme en ligne. Même que c’est Terry Gilliam qui te l’a vendu, chacun sa reconversion.

Le plus beau, le plus classe, c’est que ces influences anglo-saxonnes sont si bien comprises et digérées qu’Adieu les cons demeure strictement français. Le réal peut fracasser mur et plafond à coups de fusil, nul besoin d’y coller une focale déformante comme le faisait Sam Raimi sur la tronche de Ash dans la bicoque de Evil Dead. L’impact suffit et la situation, ubuesque, impossible, coule de source. Rempli de reflets signifiants à la Steven Spielberg – la voix d’un aveugle, contredite par les ruines d’un décor disparu, vaut bien en émotion le regard de DiCaprio vers une petite soeur inconnue dans Arrête-moi si tu peux -, Adieu les cons ne lâche rien sur la forme et régénère la comédie dramatique made in France.

Sûr de lui, le cinéaste nous a tiré des larmes avec une silhouette de maman blonde dans un lieu désert. Quelle année, 2020. Douze mois si remplis d’horreurs et d’angoisse que le dernier Dupontel ressemble à un bouquet de roses jeté avec fougue sur ce tas de fumier.

« Des roses ! Mais c’est stupide, surtout pour cette salope ! C’est pas une fille c’est un poisson : de loin elle brille, de près elle pue ! », entendait-on dans Le Créateur. Vu la tendresse infinie qui suinte de son dernier film, l’homme a dû sentir qu’aujourd’hui, les fleurs, on en a besoin.

Tiens, il est 20h passées. Le grand patron a dû causer aux Français, face caméra lui aussi. « Bonsoir les cons ». Ah, on referme. Sauf pour aller bosser. Nous sommes en guerre mais toujours pas de tirelire pour les soldats en première ligne, ceux qui en ont plein les bottes d’annoncer l’irréparable. Ils vont finir comme le pneumologue de Virgine Efira, ils auront plus les mots.

Rappeller cette réalité morose à laquelle la fiction de Dupontel nous a arrachés, la télé fait ça bien. Y a pas à dire Albert, tu le mérites notre temps et notre fric, planqué que t’es en train de fomenter ton prochain coup d’éclat. Bonne chance Bernie, la barre est un peu haut cette fois.

Guillaume Banniard

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