Le Convoir de la peur (Sorcerer)

Même si beaucoup d’entre nous l’ont découvert sur petit écran début 2015 (merci Arte) et non pas en salle, difficile de passer sous silence la résurrection du film de William Friedkin et son retour sur les écrans dans une copie flambant neuve ; peut-être la date la plus importante dans l’histoire de ce remake oublié.

La faute à un imbroglio juridique ayant mené Friedkin a entamer des poursuites : « Le film était autrefois géré par une compagnie appelée CIC, qui fut créé par Universal et Paramount. Mais CIC a fermé, et beaucoup de droits d’exploitation ont été soi-disant égarés au passage. CIC, qui distribuait les films des deux studios sous un seul et même toit, était un moyen pour eux d’économiser beaucoup d’argent. Mais les gens de Paramount et Universal savent très bien qui détient les droits de quoi. Voilà pourquoi je les poursuis ! Bien sûr qu’ils le savent ! L’une des causes du problème, c’est qu’ils veulent se débarrasser de toute leur collection de copies 35mm. Tous les films qui ne sont pas conservés numériquement, ils sont jetés aux ordures. Ca leur coûte cher en stockage, les copies s’abîment… Eastman Kodak ne produit plus de pellicule à partir de cette année. Technicolor se convertit aussi au numérique.

Toutes les caméras sont numériques. Il n’y aura plus de nouvelle copie 35mm. 80% des cinémas américains sont passés au numérique, et les autres vont sans doute déposer le bilan, ou se spécialiser dans les projections de vieux films. Mais le 35mm n’est pas éternel. L’année dernière, Paramount a tiré une nouvelle copie du Convoi de la peur, que nous avons projetée début septembre au Festival de Deauville, et cette année, ils ont décidé de s’en débarrasser. Je les poursuis pour qu’ils acceptent de la transférer au format numérique, sous ma supervision. J’ai parlé avec de grands studios qui veulent sortir le film. Paramount et Universal sont dans une position difficile, parce qu’ils m’ont menti. Je pense qu’on n’ira pas au procès. Ils n’ont sans doute pas envie de révéler toutes les zones d’ombre qui entourent la disparition de CIC. Le juge nous a donné jusqu’au 26 novembre. Si aucun accord n’est trouvé d’ici là, nous nous verrons au tribunal. » (1)

Sur le plateau comme en dehors, rien n’est simple, et Le Convoi de la peur revient de loin. Car si Paramount et Universal se sont, au départ, associés pour le produire, c’était en vue de couvrir d’éventuels dépassements budgétaires, Friedkin ayant décidé de tourner en décors naturels, avec toutes les complications météorologiques et logistiques que cela sous-entend. Ayant démarché Steve McQueen, Clint Eastwood et Jack Nicholson, les deux premiers refuseront en raison des conditions de tournage, tandis que le troisième réclamera un cachet bien trop élevé. C’est finalement Roy Scheider qui écopera du rôle en question (les deux hommes ont déjà travaillé ensemble sur French Connection), celui d’un braqueur irlandais dont la tête est mise à prix suite à un hold up. Quant à Nilo, ce tueur à gages dont on ne saura quasiment rien, le rôle fut proposé à Marcello Mastroianni, qui refusa également de s’engager sur un tournage dans la jungle.

Filmé dans un coin reculé de République Dominicaine, Le Convoi de la peur n’aura laissé aucun répit à son équipe. En conflit avec son chef-opérateur et exigeant des scènes nocturnes qui font grimper la note, Friedkin sera vite convoqué par un exécutif au sujet des dépenses. Un homme que le réalisateur parviendra à faire virer pour prendre sa place, assumant des responsabilités de producteur en plus de ce tournage épuisant.

Quelques semaines après, il est contraint de débourser un million supplémentaire, les décors ayant été détruits par un ouragan. La suite est à l’avenant : une partie de l’équipe contractera la malaria et devra être rapatriée, la rivière au-dessus de laquelle Friedkin fit construire un pont s’asséchera avant les prises de vue, et le réalisateur tombera à son tour malade, interrompant le tournage pour une semaine. A la fin des 70’s américaines, voici donc l’autre projet infernal qui aura débouché sur un grand film aux côtés d’Apocalypse Now.

Accouché au forceps, ce remake tire tous les bénéfices de l’acharnement qui lui a donné vie. L’ouverture fragmentée, qui présente l’origine de protagonistes sans lien avant leur exil forcé, affiche la même liberté rugueuse que French Connection. Privilégiant le mouvement au cadre propre sur lui, la mise en scène affiche vis-à-vis du récit une proximité qui imprègne toute l’aventure.

Souvent vissées au sol avec ses personnages, les prises de vue sont tout aussi impressionnantes lorsqu’elles exposent, vues du ciel, les raisons tragiques du convoi. Oeuvre dantesque (l’équipe y prenant cent fois plus risques que celle de French Connection lors de sa fameuse poursuite), Le Convoi de la peur n’a rien d’un caprice financier. Contraints à risquer leur vie à chaque kilomètre, les anti-héros du film appartiennent bel et bien à l’univers de Friedkin, à cette « mince frontière entre le bien et le mal » que le cinéaste n’aura cessé d’explorer.

Georges Arnaud, l’auteur du roman Le Salaire de la peur, ne donna jamais son avis sur le chef-d’œuvre de Friedkin. Il n’a d’ailleurs même pas participé à sa confection, la faute au comportement d’Henri-Georges Clouzot qui réécrivit dans son dos le script que l’auteur lui avait proposé pour son adaptation francophone. Dégoûté, Georges Arnaud refusera de rencontrer Friedkin. L’auteur emporta son jugement dans sa tombe, et Clouzot mourut début 1977, avant de le découvrir. Signe des temps, Le Convoi de la peur ressort aujourd’hui sous son titre original, Sorcerer, peut-être pour l’extirper une bonne fois pour toutes de l’ombre d’un prédécesseur dont il est l’égal et non pas le disciple.

Guillaume Banniard

(1) In Mad Movies n°255, itw. de William Friedkin par Alexandre Poncet

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