Avalon

« Je crois que l’expérience de la réalité et celle de la fiction peuvent se rejoindre. Si en lisant un roman, vous tombez amoureux d’un personnage de fille, je crois que c’est le même sentiment que d’aimer quelqu’un dans la réalité. Pour moi, l’expérience du monde réel et l’expérience ressentie à travers un livre, un film ou un jeu vidéo ont tout à fait la même valeur. »
– Mamoru Oshii

Il est important de ne pas se renseigner avant de visionner Avalon, de le découvrir l’esprit vierge. Cela rend bien évidemment plus dure la tache de ceux qui veulent en parler, le recommander ou le défendre afin de le partager ou de la faire connaitre, le mystère devant rester de mise si l’on veut respecter l’oeuvre. Mamoru Oshii, aussi connu en tant que réalisateur de films d’animation que de films live, se laisse ici aller à un authentique exercice graphique.

Investissant des décors marqués, il leur donne une allure sépulcrale, désolée. Sorti en 2002, soit coincé entre Matrix et ses deux séquelles, Avalon adopte le parti pris inverse de la trilogie des Wachowski. Ici, le virtuel n’est pas un piège, une prison. C’est un refuge fait d’affrontements guerriers. Bien entendu, on ne peut réduire l’ambition de Matrix à cette seule ligne de conduite mais difficile de ne pas séparer les chemins empruntés par les artistes.

Avalon

Dans la trilogie, le virtuel est rempli de saveurs, de couleurs, de sensations, de villes, de campagnes… Une reproduction parfaite du monde que nous connaissons. « Le désert du réel », dixit Morpheus citant directement Jean Baudrillard, est laid, froid, insipide. Les humains encore « endormis » sont les détenus d’une prison virtuelle dorée. Ceux réveillés ont gagné en liberté ce qu’ils ont perdu en illusions confortables.

Dans Avalon, le virtuel est un gigantesque jeu de guerre où hommes et femmes se plongent volontairement. Leur quotidien est moribond, terne. Pourtant, le virtuel ne l’est pas moins, il offre simplement un rôle à jouer, il permet de gagner en notoriété mais il se déroule dans les mêmes décors abîmés par la seconde Guerre mondiale, ceux d’une Pologne où le japonais Mamoru Oshii a souhaité tourner son film d’anticipation.

Un choix judicieux considérant l’ambition thématique du long-métrage : brasser dans un même mouvement la mélancolie d’une humanité moribonde et l’espoir suscité par le virtuel, ici perçu comme un outil de libération de l’âme et du mouvement. Paradoxal, car noyant réel et virtuel dans la même atmosphère, Avalon est un film triste, peuplé de foules spectrales. Pourtant il ne cesse de clamer, en sourdine, son désir d’évasion.

 

 

« Le Français André Breton disait que l’intensité des images allait engendrer les nouvelles révolutions. Je crois que les jeux de rôles, les jeux vidéos et le multimédia sont les faiseurs de monde du nouveau siècle (…) En supposant qu’il existe une dimension parallèle (un film, un jeu…) que l’on perçoive honnêtement comme plus intéressante que la réalité, pourquoi ne pas s’y consacrer pleinement, puisque ce serait pour notre bonheur. Chercher le nirvana est la première des aspirations humaines », explique Oshii.

L’audace et le côté visionnaire dont fait preuve le réalisateur de Ghost in the Shell prennent le spectateur par ce qu’il a de plus humain et le pousse à repenser ce qui fait sa nature, ce qui lui semble être l’essence de l’humanité. De fait, comme dit ci-dessus, il affirme que le virtuel peut se substituer au réel s’il apporte à l’humain davantage de satisfaction, de joie. Mais le fait que le Japonais ait tourné en Pologne et en polonais n’aide pas le spectateur à se sentir en terrain connu. Film déroutant, Avalon donne à sa réalité une esthétique sépia dont la partie virtuelle se fait l’écho.

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Mamoru s’inspire de son vécu pour illustrer cette césure au sein du monde qu’il dépeint. L’univers post-industriel, sans âme et désincarné qu’il illustre est un reflet des ses combats de jeunesse. Ou du moins, des combats qu’il aurait voulu mener. Ayant grandi au milieu d’un monde divisé, dans un Japon en pleine révolution culturelle, il a pourtant regardé ces événements depuis sa fenêtre, prisonnier du cocon familial. S’il montre bien dans la scène du concert l’immobilisme d’une partie de la population et l’activisme de l’autre, il le fait avec l’oeil d’un observateur exclu.

Une des scènes clé de l’oeuvre, située vers le milieu du métrage, est typique du cinéma du Maître. Elle semble au premier abord complètement anecdotique : on voit Ash appliquée à préparer la gamelle de son chien, basset qui est son seul lien concret au monde réel, l’unique être vivant qui a une place dans son quotidien. Le passage est silencieux, pas une ligne de dialogue mais il s’en dégage un incroyable sentiment de sensualité grâce à l’attention portée au son que font les aliments, à leur odeur, à leur texture… De prime abord inutile, la scène montre bien que l’illusion d’une réalité devient LA réalité et ajoute à la confusion du spectateur.

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Mais ce fameux basset, présent dans beaucoup de films d’Oshii, est une clé symbolique pour comprendre l’état d’esprit d’un film comme Avalon. En écho à la préparation du repas d’Ash pour elle-même et son compagnon, il nous faut citer le passage où, retrouvant un compagnon d’armes, la même Ash le regarde manger. Amplifiant les bruits gutturaux, Oshii cadre en gros plan cette bouche qui dévore, s’empiffre et dégouline. Il rend repoussant l’un des principaux besoins humains. On sait que le réalisateur est plus attaché à son chien qu’à tout autre créature, ce qu’il assume en entretien autant que dans ses oeuvres.

Si la démarche peut sembler hautaine, elle fait sourdre une solitude que l’on retrouvera dans le nihiliste Innocence : Ghost in the Shell 2, son film suivant, où l’opposition homme/robots profite du même traitement belliqueux et contemplatif. Un autre long-métrage essentiel au sujet duquel il déclarera : « Vous savez, l’humain m’indispose de plus en plus (…) Je deviens plus vieux et plus misanthrope chaque jour… ». En revanche, on peut trouver naïf l’amorce de la dernière partie de Avalon, renversement de la palette chromatique qui, là encore, se rapproche de Matrix en lui tournant le dos.

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Des accents quasi monochromes des mondes virtuels et réels dépeints jusqu’ici, Oshii passe à un autre niveau de réalité, où contrastes et couleurs se font jour avec l’insistance assumée de panneaux publicitaires. Panneaux que Oshii illustre avec un dédain évident, là où le réel Matrix abandonnait son filtre verdâtre pour mieux souligner la valeur du monde concret, certes plus fade mais pas illusoire. Néanmoins, l’approche reste cohérente pour un homme qui, comme il le dit, tient les expériences virtuelles pour bénéfiques à l’épanouissement personnel.

Entretenant avec les images un rapport fusionnel, Oshii ne concède aucun espace à l’émotion facile. Patient, il médite avant d’agir. Passionné par les armes (il raconte sa tristesse au moment de laisser repartir les tanks à la fin du tournage), il est capable de donner aux objets plus d’âme qu’à ses semblables. Œuvre d’anticipation radicale, Avalon s’apparente ainsi à la visite d’un champ de bataille oublié de tous.

Guillaume Banniard et Muriel Cinque

 

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