Le Seigneur des Anneaux : La Communauté de l’Anneau

Qu’une entreprise à la fabrication aussi complexe et bruyante que Le Seigneur des Anneaux ait pu donner lieu à tant de silences, à peine troublés par ses morceaux de bravoure, relève de l’exception. Considérant la foule de regards éperdus, en quête de soutien ou en signe de fraternité qui le parcourent, se laisser bercer aujourd’hui par la coyance absolue en l’univers qu’il bâtit a quelque chose d’apaisant. Happé par l’ampleur du spectacle, il était difficile de prendre du recul en 2001, d’apprécier ou dénigrer l’oeuvre sous toutes les coutures. L’attente générée par les opus deux et trois, la frénésie légitime qu’ils ont suscitée ont pu déformer le souvenir du premier opus – l’auteur de ces lignes a même cessé de le revoir une fois acquis Les Deux tours et Le Retour du Roi, obsédé par leur gigantisme inédit. Redécouvrir cet épisode est une sacrée expérience, pour ne pas dire une expérience du sacré.

En 1995, Peter Jackson est un illustre inconnu en dehors de la sphère des fans d’horreur, qui firent un triomphe à Bad Taste et Braindead, au milieu desquels se glisse Meet the Feebles, parodie trash du Muppet Show. Trois grands moments de rigolade nés d’un boulot monstre en coulisses. Personne ne s’attendait donc à le voir adapter un fait divers sordide survenu à Christchurch, Nouvelle-Zélande. C’est très exactement ce qu’il fit en contant l’histoire d’amour destructrice de deux adolescentes avec Créatures Célestes. L’enquête menée sur place par Jackson et son épouse Fran Walsh, mal accueillie par les gens du coin, donna lieu à un teen movie à nul autre pareil, où le public consentant est immergé dans le quotidien autant que dans les rêves des héroïnes incarnées par Kate Winslet et Melanie Lynksey ; les jeunes filles avaient pour habitude de se projeter dans un univers imaginaire, peuplé de personnages en argile doués de mouvement.

Créatures Célestes (Peter Jackson, 1994)

La narration de Créatures Célestes nous l’affirme, cet univers alternatif n’est qu’une intrusion dans le monde réel. Tout comme les aliens de Bad Taste qui mettaient le boxon dans une maison de campagne. Tout comme les morts-vivants de Braindead qui semaient la panique dans une petite ville. Tout comme les revenants de Fantômes contre Fantômes, de mèche avec le ghostbuster incarné par Michael J. Fox, mettaient sans dessus dessous la banlieue où vient sévir un nouveau spectre, réellement malfaisant. Seul Meet the Feebles, avec son univers de marionettes, faisait le choix d’un univers 100% déconnecté du réel. Parodie oblige et comédie trash aidant, il ne nous demandait pas de croire à son univers, seulement d’accepter sa logique interne. Le Seigneur des Anneaux est un tournant au sens où Peter Jackson, pour la première fois de sa carrière, se passe de contraste.

Désormais, plus d’alternance avec le réel ni de second degré pour filet de sécurité. A la rigueur, si le public de Créatures Célestes n’accrochait pas à l’univers alternatif que s’inventent ses deux héroïnes, il pouvait toujours se rattraper au reste du métrage, s’intéresser à la partie cartésienne de cette terrible histoire vraie. Le Seigneur des Anneaux, en tant qu’univers-monde enraciné dans l’imaginaire (le vécu de J.R.R. Tolkien, enrôlé par l’armée britannique pendant la Première Guerre mondiale, relève d’une lecture métaphorique), ne peut s’offrir le luxe de ménager une telle porte de sortie au spectateur. Il est donc vital de lui offrir la meilleure des portes d’entrée. Ironiquement, le film de Jackson qui, en 2001, se rapproche le plus du Seigneur des Anneaux, est le documentaire Forgotten Silver. En fait un documenteur sur un cinéaste fictif où Jackson fit croire à la découverte d’un certain Colin McKenzie, soit-disant pionnier méconnu du 7e Art qui aurait anticipé les Lumière, Méliès et Griffith !

Colin McKenzie, cinéaste inventé pour les besoins de Forgotten Silver (1995).

Tourné pour la télévision néo-zélandaise, Forgotten Silver est si habile que tout le monde a mordu. Dès le lendemain, des étudiants affirment très bien connaître ce fameux Colin McKenzie, réalisateur local que l’histoire du cinéma a honteusement oublié ! Les pouvoirs publics prévoient même de lui consacrer une exposition. Gêné, Peter Jackson dût expliquer la méprise et s’est bien entendu fait haïr par tous ceux qu’il a bernés. Leur colère fut, quelque part, la manifestation d’un mécanisme de défense de l’être humain vis-à-vis de ses idoles, dont il déteste qu’on remette en question la toute-puissance. Alors si c’est littéralement l’existence de ladite idole qui part en fumée, si la fierté nationale n’était que supercherie, difficile d’admettre le talent de celui vous a roulé dans la farine, quand bien même sa maîtrise narrative et la réception de Forgotten Silver sont, à eux seuls, une mine d’or pour comprendre l’élément essentiel à la réussite du futur Seigneur des Anneaux : la suspension d’incrédulité.

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Fran Walsh en compagnie de Peter Jackson, le jour où elle devint membre de l’Ordre du Mérite de Nouvelle-Zélande, en 2002.

Cette fois, pas d’identification immédiate à la vie quotidienne, ni de chausse-trappe. Le public de Forgotten Silver a cru, malgré lui, à l’existence d’un faux cinéaste pendant 60 minutes ? Il faut réitérer l’exploit sur 12 heures, avec des langues, une géographie et un vocabulaire auxquels on accède par aucune voie 9 3/4, aucun miroir magique. Ce monde inconnu vous tombe dessus, plein et entier. L’enjeu financier qui pèse sur les épaules de La Communauté de l’Anneau est colossal, étant donné que les trois films sont tournés d’une traite, sans aucune pause entre deux opus le temps de voir si le public a répondu présent. Comment donc s’assurer de son intérêt, qu’il se connecte aux personnages et, on y revient, qu’il croie sans réserve, à chaque instant, que l’univers visible sur la toile s’étend des milliers de kilomètres au-delà du cadre ?

Peter Jackson et Fran Walsh, sa compagne et co scénariste, font le choix de dépeindre moins les rapports hiérarchiques (souverain, intendant et chef des armées sont des grades bien plus utilisés dans les opus suivants) pour se focaliser sur les liens émotionnels. Si hiérarchie il y a, elle se joue sur le terrain de l’intelligence du coeur. Protagoniste à la fois muet, immobile, d’apparence banal et dépourvu de traits, l’Anneau est pourtant le personnage central du long-métrage, car un perpétuel élément perturbateur dont chaque apparition menace d’assombrir les rapports humains. Sitôt soulignée l’attirance de Boromir pour l’Anneau, le spectateur scrute ses réactions futures. Dès que nous est conté le triste sort de Sméagol et ses 500 ans de solitude, impossible de ne pas craindre, au moindre coup d’oeil énamouré de Bilbon, qu’il dépérisse lui aussi, ou arrache des mains de Frodon la précieuse relique. C’est cette crainte absolue d’un pouvoir corrupteur, le silence insupportable qui s’installe lorsque l’Anneau menace de transformer des frères d’armes en ennemis, qui marque la discrète mais immense réussite du projet.

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L’Anneau de pouvoir, perpétuel élément perturbateur du récit.

Ce rapport mystique à l’Anneau, la sacralisation d’un tel objet rendent palpable, vibrante, la tension qui enserre le voyage. Une sacralisation qui passe certes par une démonstration de pouvoir : la bataille ébouriffante qui ouvre le long-métrage, dominée par la silhouette massive de Sauron et la chute de l’Anneau qui, arraché à son maître, réduit de taille pour s’adapter insidieusement à la main de l’Homme, en signe immédiat de séduction. Si l’Anneau conserve de bout en bout ce caractère attractif et dangereux, c’est par la déification que Wallsh et Jackson lui réservent, secondée par une mise en scène des regards qui ne recule devant aucun emprunt au cinéma muet dans ses compositions – les yeux immenses de Frodon, soulignés par un éclairaige ascendant, renvoient sans heurts à la béatitude inquiète illustrée par La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, en un geste créatif né d’un tournage monumental.

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La Passion de Jeanne d’Arc (Carl Theodor Dreyer, 1928)

Barrie M. Osborne, producteur, explique : « J’ai débarqué en Nouvelle-Zélande en Février 1999 (…) Je pourrais vous parler des 15 mois de tournage, des 21 caméras, des 350 décors différents dont certains (Gouffre de Helm, Minas Tirith) furent de véritables petites villes, l’équipe de 2000 personnes, les 22 rôles principaux, les 30km de route que nous avons fait construire, les 300 véhicules qui les ont empruntées, les 48 000 accessoires fabriqués pour l’occasion, mais ce serait passer à côté de ce qui a fait le coeur de ce tournage, c’est à dire un désir très simple de rendre justice à l’oeuvre de Tolkien (…) ». Notez la manoeuvre verbale pour évoquer point par point ce qui n’est, selon lui, pas essentiel ! Mais l’homme a entièrement raison de souligner ces aspects pratiques : Osborne fut ingénieur des armées avant de travailler dans l’industrie du cinéma, et nul doute que ce passif a été d’une aide précieuse.

Pourtant, malgré sa puissance martiale, La Communauté de l’Anneau est tout entier bercé par le premier contact des deux Hobbits avec le monde extérieur, lorsque Frodon et Sam contemplent, en cachette, l’exil des Elfes dans une procession irréelle, diaphane. Le regard porté sur ces êtres surnaturels est la clé de voûte de La Communauté de l’Anneau, dont le scénario tend la main au spectateur pour, dès le début du voyage, l’amener à observer, à écouter. Le silence est d’ailleurs une des plus belles créatures qui peuple La Communauté de l’Anneau. C’est lui qui précède et déclenche, une fois rompu, l’assaut des mines de la Moira. C’est en son sein que Aragorn évolue, loin du monde des hommes auquel il s’est arraché, aspirant à la quiétude d’un amour impossible avec Arwen. C’est de lui, également, que dépend la survie des quatre semi-hommes à flanc de route, lorsque le pas du Nazgul fait fuir jusqu’aux insectes rampants…

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Le regard éthéré de Galadriel, souligné par la présence de guirlandes lumineuses sur le plateau dont l’éclat se reflète dans les yeux de Cate Blanchett.

Sublime paradoxe, la dimension céleste, silencieuse et impalpable de La Communaté de l’Anneau découle immédiatement des électriciens, tailleurs de pierres et autres architectes à l’oeuvre. Le regard de Galadriel aurait il eu le même pouvoir de fascination sans l’idée géniale de placer des guirlandes lumineuses à même le plateau, afin qu’elles se reflètent au fin fond des yeux de Cate Blanchett ? L’Anneau lui-même aurait-il exsudé un tel pouvoir d’attraction sans le travail du regretté Andrew Lesnie, chef opérateur en charge de rendre séduisante et habitée une simple bague en or ? Peter Jackson le confirme, « de sa crédibilité dépendaient tous les autres enjeux du film« . Enfin, le récit de Bilbon aux enfants de la Comté pendant la fête, lorsqu’il évoque ses propres aventures passées – pas encore filmées par Jackson !-, aurait-il à ce point excité notre imaginaire déjà bien sollicité sans la présence desdits trolls sur le chemin de Frodon, statufiés depuis longtemps par la lumière du jour ?

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Les trolls statufiés, écho lointain des aventures de Bilbon.

Sûre d’elle, l’équipe de Jackson travaille avec la prudence du conteur consciencieux, embellissant les doutes de ses personnages, tous en devenir : pas encore rois, pas encore mortels, pas encore ressuscités, bientôt endeuillés, mais tous enluminés par une caméra aussi généreuse dans l’action que dans la quête du regard juste. Celui d’un vagabond qui se refuse à embrasser son rang. Celui d’un immortel impuissant face à la mort. Celui d’un magicien corrompu. Et celui, effrayant, d’un oeil sans corps, entité abstraite en l’existence de la laquelle tous croient pourtant sans réserve, amis comme ennemis.

Une certaine idée de la foi dévoyée au sein d’un univers dont les disciples et dissidents sont autant d’hommes, de femmes et de créatures, tour à tour monstrueux, espiègles, nobles et fous à lier. Chargé de transporter les rushes entre la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis, le producteur délégué Rick Porras expliquait, faute de mieux, cumuler les journées de travail au point de ne dormir que pendant les 19h de vol nécessaires entre Welligton et Los Angeles, quitte à accuser une fatigue inquiétante. Les cheveux blanchis de Peter Jackson sont un indice supplémentaire de la discipline et de l’auto-discpline nécessaires pour ne pas perdre de vue l’élément-clé de La Communauté de l’Anneau, colosse aux pieds d’argile qui aurait pu se heurter à un mur d’incompréhension en 2001, époque où la fantasy cinématographique n’avait pas encore pignon sur rue. De même, Peter Jackson aurait pu nous exclure du voyage s’il s’était abstenu de capter les mille et un regards de son casting, rêvant de leur campagne, de leur idylle, de leur cité natale ou simplement d’une mort digne, aux quatre coins d’une Nouvelle-Zélande majestueuse.

«The New Zealander» – Gustave Doré, 1872

Après 135 ans de cinéma, on a tout loisir de rattraper des classiques. Les voir naître, grandir et songer qu’ils nous survivront est chose plus rare. Dans le cas de La Communaté de l’Anneau, les fastes déployés laissent plus que jamais interdit, muet d’admiration, comme si s’animaient soudain les plus belles illustrations de Gustave Doré.

Guillaume Banniard

 

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