Under The Skin

Troublant périple que cette œuvre de science-fiction iconoclaste qui laissait présager, dans sa scène d’ouverture et sa bande-annonce, un film aux dimensions kubrickiennes. Finalement, Jonathan Glazer parvient à signer un long-métrage très personnel, tant par ses expérimentations scénaristiques et esthétiques que par ses exigences filmiques, complètement à contre-courant des grosses machines à standard sur fond vert.

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Under the Skin interroge le corps féminin, objet iconique et fantasmagorique, plastifié à des fins mercantiles dans une société de la frustration sexuelle, cette société flattant les passions, jouant avec les pulsions, où l’on suscite sans cesse une demande libidineuse sans ne jamais y répondre concrètement, sinon par l’acte consumériste. Ainsi les extraterrestres croient avoir perçu le talon d’Achille de l’humanité ; dissociant l’esprit de la matière, s’initiant aux jeux de la séduction et pensant pouvoir s’absoudre de tout sentimentalisme grâce à un corps d’emprunt, voluptueux déguisement glissant dans les eaux ténébreuses pour attirer des proies dociles.

Glazer redonne au corps ses titres de noblesse, dans une époque contemporaine où il s’affirme plus comme un produit, un objet de reconnaissance, marchandable, interchangeable, que l’on doit cultiver, uniformiser, styliser sur le marché des artifices. Ces corps qui s’ébattent comme de morbides pantins dans les orgies publicitaires, s’entrechoquant machinalement dans des prouesses performatives où le sexe se réduit aux lois de la compétitivité, où l’apparence est une vitrine abritant les apôtres du culte de la vacuité et ses marchands de sable… Il nous montre à quel point nous nous trompons, de pouvoir penser le corps sans ce souffle distinctif qui l’anime.

C’est l’erreur que fera Laura (Scarlett Johansson), s’initiant finalement à la relation intime qu’il peut exister entre un corps et son esprit, à la compassion, à l’envie, puis à l’amour. Pourtant incapable d’éprouver la faim, la soif ou le sommeil, ne pouvant se nourrir ou copuler, elle développe une étrange empathie pour l’espèce humaine. Comme un lien d’interdépendance entre son apparence factice et son intériorité, soumise à un flux de sensations qu’il lui est étranger – grisant et qu’elle ne maîtrise pas – sa relation à l’espace puis à l’autre devient humaine, elle en comprend doucement les forces et les faiblesses, les possibilités et les limites…

Le changement s’opère lorsqu’elle rencontre un homme défiguré, ce dernier n’ayant jamais fait l’expérience charnelle d’une simple caresse. Elle comprend alors que si les corps sont liés à cette chose énigmatique qu’est l’esprit, ils ne peuvent être perçus en terme d’antagonistes. Cette révélation la rend plus humaine que l’humain, s’affranchissant des barrières qui s’érigent entre les individus, lorsqu’un physique difforme est un handicap au moins aussi pesant que celui de la beauté, puisqu’ils réduisent tout deux le corps à une coquille vide, qu’il est bon de désirer ou de mépriser au gré des apparences.

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Cette fable esthétique propose des images assez inédites, tantôt proches d’un certain minimalisme contemporain, parfois plus abstraites, mais toujours glaçantes, impénétrables, voilées de propositions énigmatiques, s’immisçant dans un contexte ultra-réaliste au sein de la population écossaise, d’ailleurs filmée à son insu. Ici Glazer adopte le point de vue de l’extraterrestre découvrant les comportements humains sous le prisme d’une vision documentaire, et tente de déchiffrer les mystérieuses habitudes d’une espèce inconnue. Un exercice toujours intéressant, qui peut virer au cynisme ou à la condescende. Mas le réalisateur parvient ici à rendre étrange des comportements qui nous sont familiers, sans pour autant tomber dans la posture du misanthrope blasé.

Sous cette apparente froideur accentuée par l’étalonnage, on décrypte une vision poétique de l’érotisme au profit de la réappropriation du corps. Under the Skin rappelle l’importance cruciale de la sensualité, de l’intellect, de la singularité qu’apportent les aspérités et les défauts… Tout ce qui nous dissocie finalement des injonctions du porno et du culte de la performance, auxquels nous nous identifions parfois par mimétisme.

Jordan More-Chevalier

 

UTS

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