Pulp Fiction

Il fallait qu’on cause. De jour comme de nuit, dans les bars vides comme dans les taxis. Peu de place au sommeil. Le malheureux qu’on surprenait au saut du lit quand il nous fallait une planque, il y échappait pas. On pouvait bien lui ramener un cadavre sans tête, tout le monde en passait par les convenances d’usage, on parlait de son café, de sa femme, de la couleur des murs. Mille courbettes avant d’en venir au fait.

Aucun ne l’avouait, tout le monde le savait : rien n’avait de sens si on n’y mettait pas les formes. Tu peux bien descendre un gus pour régler un contentieux, ça compte moins que la posture et le phrasé qui t’y mènent. A quoi bon remplir un contrat si on n’a pas le temps d’y penser ? Chacun sa litanie, on accepte le job, on monte en bagnole, on en sort, on traverse le hall et on se plante dans le couloir, bavassant tout le chemin. On était en avance, alors imagine.

Par moments on la boucle, mais juste pour écouter les autres. Ces derniers temps, ça cause paris sportifs, départ en retraite, concours de twist et, Dieu sait pourquoi, d’une mallette. Personne sait ce qu’y a dedans sauf ceux qui diront rien. C’est pour ça qu’on n’aime pas le silence et les phrases à trous, ça laisse trop de temps pour gamberger. Pourquoi ce pansement sur la nuque de Marsellus ? Pourrait bien y avoir son âme dans cette mallette, va savoir.

Le danger rode mais rien n’y fait, ça bavasse, ça flingue, ça rentre chez soi et tout recommence. Marrant comme ça se résume à peu de choses. Tant de trucs à dire mais si peu d’endroits : un comptoir, une cabine, un appart’, une route. Et cette foutue cave. Le boss s’y est fait humilier, l’escroc s’y est racheté. Voilà une histoire dont personne ne fait d’anecdote, pas même entre deux verres et encore moins au petit dej’. Trop sale et trop grandiose, une future légende urbaine.

En fait, quand je dis « on », c’est lui, moi, elle, eux, nous. Tout ce petit monde incapable de ne pas se raconter ses problèmes, de ne pas spéculer sur ceux des autres, et fichu d’imaginer qu’on peut se faire défenestrer pour un massage. D’ailleurs, c’est drôle, la femme du boss comme la copine de Butch, les deux se baladent pieds nus à la maison. Simple réflexe ou fantasme commun, personne osera demander les détails. Mais on aimerait bien.

Sauf qu’on a trop de respect, peu envers nous-même mais beaucoup envers les autres. Même quand ils déroulent un monologue mystique en critiquant notre alimentation. Même quand ils s’envoient une ligne de trop et manquent d’y rester. Même quand le chauve qui nous a doublé ose nous rabaisser un peu plus en venant nous sauver la peau. Même, et surtout, quand ces gens là ont assez de classe pour ne pas dire tout haut combien on se ressemble tous, au fond.

Guillaume Banniard

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