[ENTRETIEN] – David Doukhan, co-créateur des Hommes-livres

Journaliste pour Mad Movies, comédien, fondu de mythologie et de fantastique, David Doukhan revient avec nous sur la conception des Hommes-Livres, superbe album jeunesse écrit, dessiné et colorisé par Virgile Gaillard, d’après une de ses idées.

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Comment et à quelle époque est née l’idée de départ des Hommes-livres ?

Ca m’est apparu un jour où j’assistais à un cours de français en 1ère par le professeur André Sabri. Cet homme était hors norme. Par son intermédiaire, je découvre en quelques mois Louis-Ferdinand Céline, Bram Stoker, Baudelaire, le poète Aloysius Bertrand, Alphonse Boudard, Lovecraft, Graham Masterton… et j’arrête là ! C’était un géant genre Hagrid à la voix caverneuse profondément misanthrope, il vouait en cela un culte sans borne à Céline. Il lisait entre 4 et 7 livres par semaine et commençait toujours par la fin, car étant asthmatique au dernier degré, il avait peur d’y passer avant de connaître la fin de l’histoire. Véridique ! Devant une érudition aussi phénoménale, je le regardais et me suis mis à dessiner spontanément un bonhomme en toge à tête de livre, probablement inspiré du personnage de William de Baskerville dans Le Nom de la Rose, autre référence consciente évidente. C’était en 1993.

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Ci-dessus : de 1993 où David Doukhan dessinait un premier homme-livre à 2019 où, après 7 ans de travail acharné, Virgile Gaillard leur donna vie.

Ton parcours en tant que journaliste cinéma, le fait d’approcher par la plume les oeuvres que tu voulais défendre pour en rendre compte aux lecteurs de Mad Movies, tout cela t’a-t-il aidé à bâtir ton propre univers ?

 

Pas vraiment, non. Quand on écrit de manière analytique sur le travail des autres, il faut d’abord mettre en exergue les qualités objectives de l’oeuvre et les obsessions de son auteur. En ce qui me concerne, ça a un effet profondément inhibant car devant des monuments insurpassables comme Kubrick, Leone, Tolkien, Céline ou Greg Stafford dans le domaine du jeu de rôle, on se sent tout petit. J’étais d’ailleurs reconnu comme quelqu’un d’assez bienveillant à l’égard de jeunes réalisateurs qui avaient décidé de mouiller la chemise et de faire un premier film. On m’accusait même parfois soit d’être complaisant, soit de tout aimer, ce qui avait le don de m’énerver. Car autant une belle plume journalistique peut nous faire découvrir une oeuvre sous un prisme inédit et même nous la faire reconsidérer, il ne faut jamais oublier que nous avons la carte de voyage mais sans avoir le permis moto ! Ca te donne un peu d’humilité devant l’acte créatif. Je préférais donc voir le verre à moitié plein quand un film me plaisait ou ne pas en parler du tout si je n’aimais pas. Je n’avais aucun scrupule à tirer à boulets rouges sur un film comme Transformers, en revanche.

L’acte créatif suppose à mon sens d’embrasser une subjectivité totale, assumer le fait que certains films mauvais ou profondément bancals vont plus nous inspirer que d’authentiques chefs-d’oeuvre car ils vont, au détour d’un plan, d’un regard, d’un dialogue nous toucher dans notre affect, réveiller quelque chose d’enfoui. Cela semble une évidence mais il ne faut pas avoir peur d’être libre dans sa manière de penser quand tu veux créer. Après, si ton but est de claironner comme certains « critiques » web que Blade Runner est un film soporifique sans grand intérêt, il y a un gouffre que je ne franchirai pas. C’est une opinion qui ne regarde que toi mais tu dois te sentir libre et perméable à tout ce qui peut te nourrir sans rendre de comptes. C’est ton univers intérieur, après tout. Ceci étant dit, travailler à Mad m’a surtout permis de rencontrer un artiste, en l’occurence Virgile Gaillard. C’est lui qui a mis en forme, structuré des idées qui seraient restées en friche sans son travail acharné. C’était en 2011 si je me souviens bien, à la sortie de l’Etrange Festival. Je lui avais donné quelques éléments de l’histoire que je voulais raconter lors d’une discussion informelle et dès le lendemain, il avait des dessins à me proposer ! Il avait déjà plusieurs contes à son actif et il est instituteur dans la vie, il connait donc bien la littérature de l’enfance.

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Ci-dessus : Virgile Gaillard en plein travail à l’étape de l’encrage.

J’aimerais évoquer ton parcours de comédien. Est-ce que l’approche personnages auxquels tu as prêté ton corps, ta voix, ont influencé à un moment donné ton travail sur Les Hommes-livres, ou t’ont apporté des outils pour chercher le ton juste ?

 

Non, mais cest peut-être naif, je pense que les domaines artistiques peuvent se nourrir mutuellement les uns les autres même si nous n’en avons pas conscience.

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Y a-t-il des références conscientes que tu as tenté de retravailler pour les faire entrer dans cette création ?

 

Oui, bien sûr. Les révéler revient un peu à casser la magie mais certaine influences sont incontestables. Elles peuvent d’ailleurs ne pas être conscientes au début et puis un jour, tu te dis « Ah mais oui, ça vient de là ! ». Et même si elles sont écrasantes, ce n’est pas grave. Il faut essayer de les acclimater à ton univers intérieur. Je pense notamment au tableau sublime de Friedrich, Voyageur contemplant une mer de nuages qui a été matriciel dans la confection de certains dessins.

Si je devais recommander une référence aux artistes en herbe, ce serait sans hésitation le dictionnaire des symboles car pour le paraphraser, nous vivons autant dans un monde de symboles qu’un monde de symboles vit en nous. Symbole, ça vient de symbolum, ce qui signifie ce qui rassemble, ce qui unit. En gros, ce qui touche l’insconscient collectif. C’est d’ailleurs l’inverse de Diabole qui signifie ce qui divise, ce qui sépare. Le Diable, ça vient de là. Il divise plutôt que de rassembler, il créé du conflit ce qui selon la sensiblité de l’auteur peut laisser augurer aussi du meilleur !

Ca permet de densifier ce que tu veux raconter, c’est extraordinaire. Parfois, tu te perds un peu devant les multiples signfications que peut revêtir un symbôle en fonction de la culture, le dragon par exemple. Bref. Et puis soudain, c’est en phase totale avec la nature de l’histoire que tu veux narrer. La définition du livre par exemple dans le dictionnaire des symboles nous a juste laissé sans voix. Ca incarnait tout ce que l’on voulait raconter !

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Comment as-tu fait le tri parmi ces symboles afin qu’ils restent évocateurs et captivants pour le jeune public, sans que les enfants aient besoin d’en saisir le sens exact ni être familiers de leur polysémie ?

Je ne peux pas vraiment te répondre, il faudrait plutôt demander à Virgile. Ca tient à mon sens à peu de choses, c’est un équilibre à trouver. Lorsque Luke Skywalker s’afftonte lui-même dans la caverne sur Dagobah, on ne se dit pas quand on est enfant que la caverne est un lieu initiatique par excellence, que Luke va affronter une épreuve et ressortir transformé. On s’évertue à raconter l’histoire du mieux que l’on puisse, que ce soit « beau » visuellement et incarné. Les symboles agissent de manière souterraine, c’est loin d’être une condition suffisante pour faire un bon film ou écrire un bon bouquin. Mais quand la magie opère, tout se densifie et on peut replonger plusieurs fois dans une même œuvre.

Comment le format a-t-il été choisi pour l’album ? Avais-tu déjà cela en tête pour illustrer le gigantisme de la bibliothèque ou cela s’est-il imposé en travaillant avec Virgile ?


Virgile pourrait t’en parler mieux que moi car il a pris en charge quasiment tout l’aspect formel. J’avais évidemment mon mot à dire car en 25 ans de maturation, certains points étaient évidents mais en ce qui concerne le format, les couleurs, la composition, le character design avec tous les détails, je me suis contenté de lui donner des indications qu’il a pour la plupart retenues mais c’est lui qui a tout formalisé encore une fois. Pour le gigantisme, je pensais aux BD d’un auteur que je vénère, Philippe Caza (cf. illustation suivante – NDR). C’est un raconteur d’histoires passionnant qui sait aussi ménager des planches imprégnées d’une atmosphère hypnotisante avec beaucoup de profondeur de champ et de gigantisme.

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Souvent, alors même que j’étais pris par le scénario, il m’arrivait de faire une pause et de me perdre dans l’image, de rêvasser dessus. Je suis assez sensible aux ambiances. Même chose pour les jeux vidéo, je suis un joueur déplorable mais dès qu’un lieu me plait, je peux m’arrêter et écouter la musique, laisser en moi le paysage infuser. C’est encore plus vrai dans la vraie vie, surtout quand je roule en moto ou lors de longues marches. Et puis cette impression de gigantisme nous a paru primordiale avec Virgile car la Bibliothèque Monde représente le connaissance, or on en viendra jamais à bout. Ca peut parfois rendre triste en tant qu’adultes de se dire qu’il y a des centaines d’oeuvres que nous ne lirons pas. Du coup, ça inhibe. On ne sait pas par où commencer et on renonce. Les enfants sont curieux par nature, ils ne se posent la question devant cette immensité et foncent tête baissée en plongeant dans ce qu’ils aiment.

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De quel élément es-tu le plus satisfait dans ce premier opus ?

Sans hésiter, que les Hommes-Livres trouve un écho dans l’imaginaire des enfants qui l’ont lu. C’est un cadeau qui n’a pas de prix. Et ça, on le doit à Virgile, à son expérience, son travail et son talent.

Dans l’idéal, si un cinéaste devait adapter Les Hommes-livres à l’écran, qui préfèrerais-tu ?

Ouh là… Je ne sais que te répondre. Mais j’ai été très ému quand Jan Kounen m’a dit avoir sincèrement beaucoup aimé. Il m’a même envoyé une photo de sa petite fille à l’époque avec le manuscrit des Hommes-Livres en main.

Question plus anecdotique pour finir, on peut songer à Richard au pays des livres magiques en refermant l’album ! L’as-tu revu pendant la conception des Hommes-livres ?

Figure-toi que je ne l’ai jamais vu ! Mais tu es la seconde personne à m’en parler. Je vais jeter un oeil.

Propos recueillis par Guillaume Banniard

[Les Hommes-Livres est disponibles aux Éditions Pôle Ouest]

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