À la verticale de l’été – Critique de Laissez bronzer les cadavres

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«C’est quoi, ce film ?»

Question toute bête, entendue et posée cent fois. D’habitude, on y répond en exposant le fond de l’affaire : scénario, personnages, déroulement…

Mais face à un long de Cattet & Forzani, on a tendance à ouvrir la bouche et à se retenir dans la foulée, car on sait qu’en résumer l’intrigue ne donnera aucune idée de ce à quoi ressemble le film en réalité ! Amer ? Oh, c’est l’histoire d’une femme qui revient sur les lieux où elle a passé son enfance et son adolescence. L’étrange couleur des larmes de ton corps ? C’est sur un type dont la compagne a disparu quand il rentre d’un voyage d’affaires, et qui la recherche un peu partout dans leur immeuble.

Quiconque a vu les films sait à quel point ces résumés, aussi justes soient-ils objectivement, n’ont aucun intérêt pour rendre compte de leur nature profonde. C’est que le duo est travaillé, obsédé par les réactions immédiates du public et s’attache au sensible plus qu’à l’intelligible. L’objet cinéma, dans leur optique, est un terrain d’expérimentations pour s’adresser à notre système nerveux. Comme l’explique Bruno Forzani, leur méthode de travail s’en ressent dès le scénario : «Ça se rapproche d’une écriture surréaliste, lorsque tu exprimes des choses par des images et des sons métaphoriques. Quant à avoir la bonne balance, c’est vrai que ça tient à notre intuition. On a besoin de ressentir des choses dès la lecture, d’en percevoir l’aspect physique.»

Pour leur troisième long métrage, le couple français, bruxellois d’adoption, délaisse le giallo pour adapter un roman policier de Jean-Pierre Bastid et Jean-Patrick Manchette paru au début des années 1970. Si le scénario leur appartient bel et bien, c’est la première fois qu’il est bâti sur une source extérieure. Ceci dit, le polar sec à l’origine de ce troisième essai a beau apporter une construction plus linéaire et rendre le résultat plus accessible, le duo cède rapidement à ses penchants fétichistes. Cette évolution en coulisses, au lieu de museler leur créativité, leur permet au contraire de la laisser s’exprimer de façon encore plus entière : alors que les dialogues servent de fil rouge au spectateur profane, ils sont peu à peu submergés par une bande son qui amplifie beaucoup de gestes et de mouvements, au point de nous paraître disproportionnés. Le sens de l’histoire cède progressivement la place aux sensations des protagonistes, qui n’existent vraiment que dans l’action. Dans ce contexte, la langue parlée devient progressivement accessoire tandis que l’instinct primaire des personnages reprend le dessus, grâce au langage visuel et sonore des cinéastes.

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Fruit d’un tournage en Corse, où ils retrouvent l’esthétique des côtes méditerranéennes (réappropriation consciente, le roman d’origine se déroulant dans le Gard), le travail de Cattet & Forzani est toujours rempli d’audace et de folie. La lumière, le soleil, la chaleur estivale qui assaillent les corps confèrent à la violence une sensualité rare, à tel point que les nombreuses références (jadis le cinéma d’Argento, aujourd’hui les polizieschi) s’intègrent encore plus naturellement à leur démarche. Ils ont d’ailleurs souligné cet aspect érotisant en engageant Dominique Troyes, alias Marilyn Jess, une ancienne gloire du porno qui a quitté le milieu en 1987 et, après une brève carrière dans un peep-show, s’est reconvertie quelques années dans la vente de tableaux au sein une galerie d’art.

En plus de l’aspect charnel du long-métrage, on peut supposer que l’approche des cinéastes a séduit la sensibilité picturale de la comédienne. C’est que depuis Amer, les duettistes approchent le cinéma qu’ils aiment pour mieux réinventer la notion d’hommage : au lieu de simplement mettre un genou à terre devant les films qui les ont fait vibrer, ils les scrutent sous tous les angles, les dissèquent et en extraient la quintessence. Ici, ils font d’un polar visqueux un western onirique, ouvrant une nouvelle porte vers leur univers érudit et passionnel. Plutôt que de se poser en guides, avec tous les chemins balisés que cela implique, Cattet & Forzani laissent de côté cette posture pour nous plonger manu militari dans un entrelacs de sensations. De fait, pénétrer leur écosystème revient à arpenter tout un cinéma du passé sans que les présentations ne soient faites. Laissez bronzer les cadavres, tout film d’action qu’il soit, explicite ce qui se trame sous la peau de ses personnages. Et les obsessions corporelles de Cattet & Forzani, plus que jamais visibles, de prendre ici une tournure inédite grâce à cet univers fait de terre et de poudre à canon. Il faut dire que le chef op Manu Dacosse (Évolution de Lucile Hadzihalilovic, autre long-métrage épidermique) accompagne merveilleusement la créativité débordante des deux partenaires.

Tandis que la mort rôdait dans Amer et L’Étrange couleur…, la menace est permanente dans Laissez bronzer les cadavres sitôt ouvertes les hostilités. La comédienne principale Elina Löwensohn, rencontrée en juive tentatrice chez Spielberg, est habituée des réalisateurs portés sur le sensitif : on l’a aussi vue chez Guy Maddin et Abdellatif Kechiche, et même retrouvée dans Sombre de Philippe Grandrieux. Elle incarne ici brillamment Luce, « la lumière », patronyme paradoxal tant Cattet & Forzani rythment leur récit par ses apparitions à contre-jour, ouvertement funestes dans leur sens esthétique. Présence spectrale autant que personnage de chair et de sang, Luce semble donner voix à l’or, aux armes, voire au décor lui-même. Et la silhouette qui hante l’affiche signée Gilles Vranckx de devenir peu à peu le cœur du long-métrage, comme un symbole de cette approche instinctive, au même titre que la scène de la robe déchirée par l’impact des coups de feu.

Film fou, Laissez bronzer les cadavres est d’autant plus réjouissant que son charme tient parfois à une idée tout simple, comme de montrer un personnage utiliser un briquet tandis que c’est le son d’une arme à feu qui résonne dans la salle, sans qu’on ait vraiment le temps de distinguer ce que la vue et l’ouïe ont immédiatement associé.

Guillaume Banniard & Muriel Cinque

[Propos de Bruno Forzani recueillis par Guillaume Banniard]

 

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