Exil – Critique de Maroni, les fantômes du fleuve (série TV)

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Commençons par un aveu, l’auteur de ces lignes est et demeure le roi des âmes innocentes en séries, à force de tout découvrir (très) en retard. Côté France, c’est encore pire, n’ayant toujours pas jeté un oeil à BraquoEngrenages et autres Le Bureau des légendes. Du coup, l’enthousiasme qui suit paraîtra peut-être excessif aux téléphiles plus aguerris, mais quel plaisir ces Fantômes du fleuve !

De bout en bout,  la création du scénariste Aurélien Molas est bluffante par sa tenue visuelle et son ambiance. Que de pièges évités par l’honnêteté de l’approche, par la préparation (on l’imagine) hyper rigoureuse du tournage, et ce dès l’écriture. C’est qu’il en faut, de la ténacité, pour mettre par terre l’image cliché des DOM-TOM que véhiculent, avec ou sans mauvaise volonté, les innombrables séries et téléfilms France Ô. Humblement, Maroni va plutôt chercher ses modèles du côté de Jacques Tourneur et Mathieu Kassovitz – voir l’utilisation percutante des changements de focale et des angles morts, qui nous laissent constamment penser que l’ensemble profite d’un vrai point de vue de metteur en scène.

Pourtant, il y avait de quoi se méfier. Une éternelle affaire de crime mystérieux et de gosse disparu ? Comme ça fait bientôt vingt ans qu’on se mange des cop show à toutes les sauces, est-ce bien raisonnable ? Il faut croire que oui. Maroni, c’est là son grand atout, ne se la joue pas à l’américaine. Certes, l’influence de True Detective se fait sentir mais elle a été digérée : ici, c’est le folklore guyanais qui est mis à contribution au sein de l’intrigue, pendant que l’écriture dessine un duo de personnages pile à mi-chemin entre réalisme quotidien et charisme musclé. Et entre autres plaisirs de spectateur, ça fait du bien de voir qu’un personnage féminin francophone peut être à la fois crédible, sexy et émouvant sans qu’aucune facette n’annule l’autre.

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Une force qui doit beaucoup à l’excellente comédienne Stéphane Caillard, bien aidée par son collègue taciturne interprété par Adame Niane, que la caméra transforme en authentique Dirty Harry guyanais le temps d’un ou deux passages à tabac bien sentis ! On pourrait en rire, or on se surprend à sourire, de jubilation. Celle de se retrouver en territoire inconnu, d’appréhender une culture rarement abordée -de mémoire- dans le cadre d’un polar, tout en retrouvant des archétypes du genre. On est loin, bien loin du rigolo La Loi de la Jungle, comédie française de 2016 elle aussi tournée en Guyane.

Son sérieux, son envie de suspense, Maroni les assume. Même son climax (avouons-le, un peu long), à la lisière du fantastique, parvient à jouer sur la perception du spectateur. Et les idées de mise en scène, durant tout ce qui précède, d’être également frappées au coin du bon sens. Pour être honnête, on pardonne à Maroni ses petites invraisemblances vu que même celles-ci débouchent sur un résultat assez formidable – voir ce magnétophone dont on doute qu’il ait pu survivre au poids des ans, mais dont les paroles qui en émanent (et ce bien avant sa présence à l’image) occasionnent une errance sublime dans une bâtisse à l’abandon.

Autre élément appréciable, les héros de l’histoire sont une femme et un Black. Et ? Et rien, justement. Pas de discours progressiste forcé ou de pique anti-colonialiste pour se la jouer concerné. Le héros est une héroïne, son acolyte est noir de peau, point barre, c’est amené le plus naturellement du monde, à tel point qu’on n’y songe pas pendant le show, plutôt après. Maroni ne cherchant pas à se justifier à tout prix, la série pense personnages, enjeux dramatiques et rythme davantage que discours, message et bonne conscience. L’ensemble y gagne en efficacité immédiate, chose d’autant plus visible avec une durée globale de 150 minutes.

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Ce recul idéologique est d’autant plus remarquable que le réalisateur des quatre épisodes, Olivier Abbou, avait fait parler de lui en 2011 avec Territoires, étrange film d’angoisse qui traitait du sort des soldats revenus d’Irak et de Guantanamo. Extrapolant sur cette base, Abbou tissait une ambiance à la Lynch assez captivante. Rien de tout ça ici, si ce n’est un fond d’esclavagisme au sein duquel la série évite de trop s’aventurer. De fait, la thématique prend place toute seule, en toile de fond, tandis que l’avant plan du récit revient au duo de flics, tous deux meurtris à leur manière, et dont les fêlures se révèlent de façon très différentes, entre confession douloureuse et face à face contraint.

Lors d’un moment de pause à son bureau, l’héroïne fixe la lumière du plafond pendant que la caméra, le temps d’un long raccord-regard, zoome progressivement sur les lampes avant de revenir sur le visage de la comédienne. Aucune idée si l’emprunt est conscient ou pas, mais le plan semble tout droit sorti du dernier acte de Martyrs de Pascal Laugier, dans une version plus soft ! Trouver une telle résonance esthétique dans la mise en scène de Maroni en dit long sur le souci d’immersion de ses auteurs et producteurs. Et quand arrive le générique final, on réalise que le plaisir pris durant ces deux heures cinquante fut à la mesure de leur professionnalisme, c’est à dire constant.

Ainsi, peu importe ainsi les petits défauts du show tant ils sauront se faire oublier pour le public consentant. Car derrière cet apparent sous-True Detective se cache une série qui a méchamment de la gueule, au point de nettement mieux gérer son final mystique que ne l’a fait le show de HBO en saison 1, et surtout de caser elle aussi un superbe plan-séquence à mi-parcours, bien moins spectaculaire mais tout aussi maîtrisé. Entre ça et Burn Out de Yann Gozlan au cinoche, 2018 commence bien pour la production française de genre !

Guillaume Banniard

La série est visible en intégralité sur arte.tv jusqu’au 8 février 2018, et diffusée sur la chaîne à partir du 25 janvier.

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