After Blue (Paradis sale)

En présentant After Blue au public de L’Etrange Festival, Bertrand Mandico a qualifié son nouveau long métrage de « film transgenre ». Transgenre à plus d’un titre, puisqu’au-delà de l’intérêt du cinéaste pour des personnages aux identités sexuelles fluctuantes, sa dernière expérimentation audiovisuelle est, dans sa forme intégrale, une œuvre mutante où se mêlent les genres du western, du fantastique et de la science-fiction.

Comme le duo Cattet & Forzani (Laissez bronzer les cadavres) ou Peter Strickland (The Duke of Burgundy), le chamane Mandico ne semble pas considérer les genres cinématographiques comme des nomenclatures précises dans lesquelles il peut piocher en toute lucidité pour composer une formule narrative équilibrée. Il convoque plutôt ses souvenirs de cinéphile comme autant de fantômes, d’esprits mélancoliques venant hanter la pellicule, au point de nous faire croire que les rêves des esthètes peuvent ressurgir d’un récit à l’autre, d’une époque à l’autre, des spectres du daguerréotype aux divagations du 35mm.

L’histoire n’est pas compliquée : c’est celle d’une traque, celle d’une mère et sa fille s’improvisant aventurières et chasseuses pour retrouver une sorcière. Simple et pourtant foisonnante comme une jungle, à croire que le duo d’héroïnes peut entendre les soupirs spectraux des genres cinématographiques rodant autour d’elles et se manifestant en brumes, en sucs et en phosphores. À chaque instant du voyage, un détour ou une chausse-trappe est envisageable, dans lesquels un écho de cinéma pourrait mener mère et fille jusqu’à lui afin de les garder sous son emprise, dans une dilatation temporelle qui paraît infinie.

Bertrand Mandico diffuse le genre en spores science-fictionnels et féériques pour contaminer la formule narrative du western et de l’aventure ; il ne mélange pas les motifs et les séquences, chaque motif et chaque séquence ont eux-mêmes muté pour contenir les humeurs et les impressions portées habituellement par chaque genre distinct. Ainsi, le plaisir presque enfantin de l’inattendu porté par la notion d’aventure répond à celui du retour au territoire sauvage typique du western, exacerbé par les apparats et les audaces fétichistes qu’offre la composition d’un univers de science-fiction, ou plus précisément de « fantasy intersidérale ».

Les revolvers de nos cowgirls galactiques sont griffés Chanel ou Gucci, les cigarettes sont des sortes de larves encore vivantes au moment de la combustion, une sororité arbore comme uniforme le costume iconique de La Femme Scorpion (Shun’ya Itō, 1972) comme symbole d’une féminité puissante et venimeuse. Pas étonnant en fin de compte de retrouver dans la somptueuse photographie de Pascale Granel, les couleurs envoutantes chères à Mario Bava, car si on précipitait tous nos souvenirs de la filmographie du maestro italien, on obtiendrait un distillat chromatique tout aussi riche où se confondraient le western truculent et l’épouvante gothique, les lumières de La Planète des Vampires et les ombres de l’anthologie Les Trois Visages de la peur.

Il y a des expressions qu’on utilise rarement pour la catégorie de films dans laquelle boxe After Blue, ceux dont le charme vient en partie de leur sens de la débrouille. « On en a pour son argent » ou « Il s’est pas foutu de la gueule du public », sont des sentences qu’on délivre volontiers en sortant d’un blockbuster, d’un grand spectacle qui se doit de justifier son budget pharaonique. Pourtant en sortant de cette production atypique, encore ébouriffé de rêves acides et de cauchemars sensuels, on est tentés de prononcer ce genre de critique, certes un peu triviale.

Cosmique et orgasmique, suintante et scintillante, suffocante parfois tant elle est traversée de délires et de désirs divers, l’image de After Blue combine à merveille sa poésie du kitsch au mystère de ténèbres habitées. Scénographe autant que plasticien, Mandico agence l’évidente beauté d’un corps féminin nu ou de la musculature d’un cheval avec l’étrangeté d’êtres graphiques et inquiétants, comme des icônes de bande-dessinées.

Un bestiaire auquel il manquerait des personnages porteurs d’émotions s’il n’y avait pas, au centre, le duo de protagonistes parfaitement incarnés par Paula Luna et Elina Löwensohn, anges perdus aux fragilités complémentaires, entre terreur et émerveillement.

Jean-Baptiste Garnier

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