10ème Festival Hallucinations Collectives, partie 3

Fini les recoupements thématiques, le reste de la sélection nous contraint à un retour en vrac sur cette dernière édition du festival, entre séances rétro, avant-premières, ennui mortel, jolies surprises…et beaucoup de noir & blanc.

Commençons par notre manque de professionnalisme : l’an dernier, nous avions réussi à pointer à toutes les séances, y compris celles des rares films (cinq au total) que nous connaissions déjà. Pour cette dixième édition, on a plutôt profité des séances non inédites pour se reposer ! Du coup, on ne vous dira pas grand chose sur la projection du très solide Hitcher de Robert Harmon (Rutger Hauer en auto-stoppeur qui zigouille méthodiquement ceux qui le prennent à bord), vu et revu sur M6 à l’époque puis en DVD, ni du Epidemic de Lars von Trier, pas vu depuis dix ans mais dont nous n’avons presque aucun souvenir. On avait besoin d’une grasse matinée, ne nous en voulez pas trop. Seul regret, la fatigue nous ayant contraints à faire l’impasse sur Opéra de Dario Argento, nous le découvrirons une autre fois ! Enfin, nous avons dû renoncer à l’avant-première de l’intrigant The Unseen de Geoff Redknap – où un quidam devient progressivement invisible – afin d’aller interviewer Xavier Gens. Présent au festival, le réalisateur de Frontière(s), Hitman et The Divide nous a accordé un entretien de quatre-vingt minutes que nous publierons dans le prochain numéro de L’Infini Détail.

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Soy Cuba (Mikhail Kalatozov, 1964)

En revanche, nous étions opérationnels pour la séance de Soy Cuba vers 11h. Projeté en copie 35mm, le film-monstre de Kalatozov a subi des avaries techniques d’un autre temps (piste son défaillante,  dix bonnes minutes de bobine illisibles…) qui a nécessité d’arrêter la pellicule pour tout remettre en ordre. Autant dire que ça a son charme, pas assez cela dit pour nous retenir de relativiser sur le statut intouchable du long-métrage. Découvert à domicile, Soy Cuba nous avait pourtant impressionnés. La seconde vision, malgré un respect constant pour les tentatives de mise en scène du réalisateur de Quand passent les cigognes, révèle un film trop délayé, imposant plutôt qu’impliquant, malgré ou à cause de sa structure à la fois linéaire et éclatée où se suivent, sur quatre chapitres, les destins de quatre personnages aux quatre coins de l’île. Dans l’ensemble, dur de retirer au résultat son statut de pièce maîtresse, mais dans le détail, il est encore plus dur de ne pas se lasser de la propension qu’a Kalatozov a délayer la moindre séquence – voir cette interminable tentative d’assassinat du chef de la police par le personnage d’Enrique, qui hésite à ouvrir le feu quand il voit sa cible à proximité de ses enfants.  On se laisse donc balader durant 2h15 comme pris dans un labyrinthe somptueux dont on connaît déjà les moindres recoins : passée l’excitation d’y refaire un tour, il inspire davantage de respect cinéphile que d’émotion.

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Le Marteau des sorcières (Otakar Vávra, 1969)

Incidemment (et injustement), on se demande si Le Marteau des sorcières ne subira pas le même contrecoup lors des visions suivantes ! Car en plus de découvrir cet excellent film situé en Moravie (province de la Tchécosolovaquie) dans les années 1670, nous n’en avions jamais entendu parler avant son annonce au festival. Grosse angoisse pour l’auteur de ces lignes : l’Inquisition est une hantise éternelle et les scènes choc, prises dans ce contexte, une véritable épreuve. Double bonne nouvelle, Le Marteau des sorcières n’est pas un film outrancièrement gore et encore moins un ancêtre du torture porn. Très dialogué, il observe un phénomène « typique » (on insiste sur les guillemets) de cette triste période, où des aveux obtenus sous la torture en entraînent un, puis deux, dix nouveaux dans leur sillage, à force de dénonciations mensongères uniquement proférées pour faire cesser le supplice. Principalement des femmes, dont la première est une vieillarde qui a subtilisé une hostie afin de la donner à la vache d’une voisine dont le lait s’est tari. Un geste bienveillant aux conséquences inimaginables, l’occasion pour le réalisateur d’opposer des femmes sans le sou, et donc sans influence, à un tribunal catholique masculin. Là où le récit fait preuve d’intelligence dans son féminisme, c’est qu’il voit plus loin que cette opposition et révèle des rouages judiciaires suffisamment pourris pour contaminer les esprits forts.

Comptant parmi les mentors de son compatriote Milos Forman, le réalisateur Otakar Vávra, qui vécut centenaire, tourna sous régime nazi puis communiste sans pour autant faire de la propagande – féru de littérature, il se cantonnait à l’adaptation de classiques. Tourné en même temps que La Marque du Diable (fameux film sur l’Inquisition pour lequel les cinémas distribuaient des sacs à vomi avant chaque séance !), captivant et beau, Le Marteau des sorcières – n’en déplaise au spectateur endormi à quelques sièges de là- est une brillante illustration du thème de l’injustice. Et quitte à nous avancer, on pense qu’une seconde vision ne nuira pas à sa sa belle sobriété, a contrario du lyrisme finalement assez démonstratif de Soy Cuba.

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Marketa Lazarová (František Vláčil, 1967)

Il paraît qu’un grand film peut en cacher un autre mais malheureusement, la Tchécoslovaquie nous aura fait payer notre enthousiasme pour Le Marteau des sorcières. Tout comme nos critiques de Black Moon, Der Fan et La Fille qui en savait trop dans le hors-série sur la 9e édition des Hallus, l’avis qui suit est à prendre avec des pincettes car, avouons-le, nous nous sommes découvert une allergie viscérale à Marketa Lazarová, fresque de deux heures quarante dont le récit s’ancre à l’aube d’une ère où le paganisme cède peu à peu place à la chrétienté, alors que deux clans rivaux s’affrontent et que Marketa, fille de chef, s’apprête à entrer au couvent lorsqu’elle est kidnappée par les ennemis de son père.

Soyons honnêtes, il nous a fallu consulter le résumé avant d’écrire ces quelques lignes. La fresque de František Vláčil est si prodigieusement soporifique que l’on a complètement décroché après 40 minutes, malgré nos efforts sur deux champs de bataille interdépendants : rester éveillés et suivre l’intrigue. Las, on s’est retrouvé complètement paumé, l’air interdit face à ce looooooong tunnel déclamatoire, chose d’autant plus sidérante que l’ensemble est structuré en chapitres dont chaque début est agrémenté d’un résumé…des actions à venir. Effet à double tranchant, le film y « gagne » des allures de gros pavé académique à la narration ronflante. Il y a bien une dizaine de plan superbes qui nous ont sorti de notre torpeur mais seulement quelques secondes, le temps que l’impression générale reprenne le dessus et nous engourdisse davantage à chaque ligne de dialogue.

Objectivement, découvrir l’objet dans de telles conditions est un privilège. Subjectivement, c’est la séance la plus pénible que nous ayons subie durant ces journées lyonnaises, et aussi celle qui nous a fait dire, au tout début de ce compte-rendu, que cette dixième édition s’est sans doute montrée trop sage. Quoi qu’il en soit, une petite douzaine de personnes ont quitté le navire avant la fin. Sur le coup, on les comprenait. Sur la fin, on les enviait carrément. Allergie totale, on vous dit…

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Prevenge (Alice Lowe, 2016)

On ne jettera pas Prevenge dans la même fosse, notre désintérêt face à cette sinistre comédie d’horreur tenant plus de l’escroquerie caractérisée. Vu son idée de départ, c’est d’autant plus rageant : à la fois réalisatrice, scénariste et actrice principale de l’objet, Alice Lowe (vue dans Touristes de Ben Wheatley) y incarne un femme enceinte dont le foetus lui souffle un tas d’idées meurtrières au sujet d’hommes triés sur le volet. Génial sur le papier, Prevenge tient du bon gros pamphlet anti-mâles dont le niveau n’a rien à envier à une quelconque discussion misogyne entendu au fond d’un bar après 23h. Vu le mauvais esprit fédérateur dont a su faire preuve le festival, on tente de se raccrocher à l’aspect fun et détendu de Prevenge car, après tout, il nous est arrivé de défendre d’autres films par forcément plus malins dans leur illustration d’une guerre des sexes.

Peine perdue, car entre l’écriture balourde (point de vue de l’héroïne unilatéral, révélation ridicule, scène finale embarrassante jusque dans la direction d’acteurs…), la lumière redondante (à croire qu’il fait jour partout et tout le temps), une méchanceté discount et un humour irritant planqué sous un argument pseudo féministe, Prevenge est un peu le Toni Erdmann de la comédie horrifique, soit un cauchemar sur pattes pour votre serviteur. Heureusement, la purge a le bon goût de ne pas dépasser les quatre-vingt dix minutes. C’est bien la seule qualité de ce bidon de lessive qui doit sa réputation uniquement à son pitch et réussit à faire pire que Teeth, comédie horrifique faiblarde sur le mythe du vagin denté, sortie il y a bientôt dix ans. Venu brièvement présenter le film en début de séance, le délégué général du festival Cyril Despontin signalait que Prevenge est son film préféré de la compétition. Désolé cher Cyril mais là, c’est vraiment sans nous !

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Réincarnations (Gary Sherman, 1981)

Le niveau remonte d’un cran avec Réincarnations – appellation française de Dead and Buried, admirez comme la traduction transforme un titre mystérieux en spoiler. Un petit film oublié signé Gary Sherman, cinéaste qui a commencé sa carrière dans la musique (on l’entend parmi les choeurs du Shape of things d’Eric Clapton & The Yardbirds) avant de mettre en boîte un premier film, Le Métro de la mort, puis ce Réincarnations. A contrario, le scénarise Dan O’Bannon – à qui l’on doit Alien – s’il est lui aussi crédité, avoue ne pas avoir travaillé sur ce projet ! Le distributeur en profitera néanmoins pour le vendre sur son nom et sur celui de la comédienne Melody Anderson, qui n’avait encore essuyé les plâtres du bide de Flash Gordon.

Mot d’ordre esthétique du metteur en scène : «Pas de rouge», l’homme allant jusqu’à changer les feux des voitures pour bannir cette couleur du champ. Seule exception, la scène d’intro, piège visuel formidable qui passe d’une émotion à son contraire avec une intense cruauté. Sacrément prometteur…et sacrément trompeur. Suite à ces dix minutes radicales, Réincarnations passe celles qui suivent à reprendre son souffle, comme un jeune homme plein de bonne volonté mais tout sauf sportif et qui, un beau matin, se décide à aller courir. Bien évidemment, à vouloir faire 1h40 d’un coup, au mieux on ne va pas très loin, au pire on termine en civière. Contrat oblige, Gary Sherman choisit la seconde option et mène sa barque jusqu’au bout, bien décidé à livrer davantage qu’un bête divertissement horrifique. Louable, l’intention se heurte à des problèmes de rythme insurmontables où, à trop tabler sur l’atmosphère, le metteur en scène rame à y instiller un minimum de tension, et bâtit une mythologie incohérente. N’est pas Carpenter qui veut, et on s’ennuie malgré nous devant ce long-métrage persuadé de transcender son pitch alors qu’il l’enfonce dans un zone étriquée, entre ambitions d’auteur non concrétisées et relents horrifique sans réelle saveur. Il y avait de quoi tirer un sacré film d’angoisse avec cette histoire de revenants dont le traitement narratif pioche chez les Body Snatchers, Sherman s’englue malheureusement dans des détours narratifs franchement pénibles, pendant que son acteur principal en fait trois tonnes dans un dernier tiers où, seul au milieu du cadre, il lance un « Nooooooooon » qui a provoqué un bref fou rire chez votre serviteur. Sachant que le film devait au départ contenir une part humoristique importante, la boucle est involontairement bouclée.

«Ton film est très bien mais si on voulait un film d’horreur réalisé par Ingman Bergman, on aurait embauché Bergman», concluent les producteurs. Vu l’hybride raté que constitue Dead and Buried, difficile de leur en vouloir, même si ce constat péjoratif surestime le résultat. Sur un même thème avec une même ambiance de campagne isolée, on a finalement préféré le bricolé Litan de Jean-Pierre Mocky, projeté la veille !

Notez que nous comptons parmi les rares détracteurs du long-métrage, le film ayant été bien reçu par la plupart des spectateurs. On vous invite donc vivement à écouter l’émission Cinérama à laquelle nous avons participé, le temps d’une discussion à quatre voix dont trois défendent les partis-pris de Réincarnations, et où l’on revient également sur Litan, évoqué dans la première partie de ce compte-rendu.

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Le Labyrinthe des rêves (Sogo Ishii, 1997)

Détour au Japon et retour au noir & blanc avec un film qui nous a complètement laissés de glace. Malgré l’ennui poli dans lequel nous a plongé Réincarnations, c’était, avec le recul, une promenade de santé comparé au Labyrinthe des rêves. On attendait avec impatience de découvrir ce travail de Sogo Ishii, cinéaste qui, comme Gary Sherman, a débuté dans la musique mais côté public quant à lui : il filmait des concerts punk rock durant les 80’s avant de réaliser Crazy Family puis de prendre dix années sabbatiques, pendant lesquelles il tourne néanmoins le documentaire Master of Shiatsu. Apaisé, il reviendra au cinéma avec trois films plus sobres dont le dernier est celui qui nous occupe, et qui aurait dû s’appeler L’enfer des jeunes filles si le titre n’avait pas déjà été pris par un roman porno (1) de la Nikkatsu. Ishii optera finalement pour Le Labyrinthe des rêves, chose méchamment logique vu que son film n’a strictement rien d’onirique (à moins qu’on ait le bonheur de s’endormir devant) et n’est pas davantage labyrinthique. Ok, il fait de l’errance une profession de foi et invite à se perdre dans les sentiments de la jeune Tomiko, receveuse de bus amenée à travailler avec le chauffeur Nikata, ex fiancé de son amie Tsukayo récemment décédée.

Mais la pudeur des sentiments a ceci de particulier qu’elle demande un certain sens du non-dit, de l’incertitude, pour que l’intériorisation des sentiments en provoque tout autant chez le public ; voir les meilleurs travaux de Mamoru Oshii ou, pour rester dans la love story, le superbe Sur la route de Madison.  On se permet de citer le film de Clint car, quitte à oser une comparaison hâtive, son script contient plus d’émotion et de mystère que Le Labyrinthe des rêves, alors même que l’opus de Ishii table sur un suspense criminel pour sous-tendre son histoire d’amour. L’ennui mortel qui nous a alourdi les paupières fut proportionnel au vent brassé par cette errance estivale sans affect, tout juste rehaussée par un ralenti final étonnant. Pas de quoi changer d’avis, néanmoins, au sortir de cette caricature de film d’auteur, qui confond contemplation existentielle et poses désincarnées.

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Le Plombier (Xavier Seron & Meryl Fortunat-Rossi)

Râleurs jusqu’au bout, terminons avec les sept courts-métrages en compétition. Plutôt que de tirer sur l’ambulance, évoquons directement les deux outsiders, cinq films nous ayant plongé dans un état qui allait de l’indifférence à l’agacement – on mettra à part le home invasion allemand Can’t take my eyes off you, tourné en un seul plan-séquence techniquement impeccable mais dénué de suspense. Par chance, la qualité des films est allée crescendo : enfoncés dans notre siège depuis une bonne heure, la Belgique est venue nous réveiller avec Le Plombier, chronique en noir et blanc sur une poignée de comédiens chargés du doublage d’un film porno.

« Je fais plutôt les enfants d’habitude », explique le héros bonhomme au début du film, réplique hilarante avant même que ne surgisse le contrepoint. Exemple réussi de fiction majoritairement sonore (pas une image X à l’horizon, la bande-son se charge de faire bosser l’imagination tandis que les doubleurs/comédiens désamorcent tout le sérieux exigé par l’exercice), Le Plombier a relevé à lui seul le niveau de la compet’, et partait logiquement favori vu les réactions enthousiastes de la salle.

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The Disappearance of Willie Bingham (Matthew Richards, 2015)

C’était sans compter sur le bijou malsain qui a clôturé la sélection, La Disparition de Willie Bingham, adaptation d’une nouvelle où un détenu est le premier à être soumis à une nouvelle forme de châtiment légalisé : en lieu et place de la peine de mort ou de la prison à perpétuité, il subira des amputations que la famille de la victime peut à tout moment faire cesser. Les opérations chirurgicales se déroulent d’ailleurs en présence du père de la victime et de ses deux fillettes, la mise en scène dédoublant l’impact émotionnel d’un film déjà rude via cette position de témoin vindicatif occupée dans le cadre. Bloc de terreur froide dont chaque photogramme questionne la notion de justice, The Disappearance of Willie Bingham fascine, perturbe et laisse clairement à bout de forces, avec une puissance égale à celle des dernières pages du comics A History of violence. Tétanisant de noirceur progressive, le court-métrage est logiquement reparti vainqueur de la sélection en raflant le Prix du public.

(1) Roman Porno désigne un type de film érotique initié par la Nikkatsu durant les années 60 pour contrer la concurrence de la télévision. Ces productions, qui n’excédaient pas l’heure et demie, attiraient le chaland avec un contenu mêlant sexe et violence tel que les chaînes ne pouvaient pas se permettre. Récemment, la Nikkatsu a décidé de relancer cette vague avec le Roman Porno Reboot, où quatre cinéastes ont été choisis pour signer un film chacun. Parmi eux, Sono Sion, dont le long-métrage Antiporno s’impose comme une version bariolée, sexuelle et fantasmatique du Opening Night de John Cassavetes, où sa muse Gena Rowlands jouait une comédienne en pleine crise. Un film que déteste d’ailleurs le délégué général des Hallus, Cyril Despontin, histoire d’ajouter un désaccord supplémentaire à ce compte-rendu !

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