Compte-rendu, partie 1 – 10ème festival Hallucinations Collectives

Deuxième année que nous partons à Lyon halluciner collectivement au cinéma Comoedia. Pour fêter son dixième anniversaire, le festival s’est fendu d’une programmation plus éclectique que jamais. Et si les films nous ont moins convaincus que l’an dernier, c’est peut-être parce que l’ensemble s’est montré, avec le recul, un poil trop sage. Retour en détails sur un marathon au-delà du réel…

Possession(s)

Gros buzz pour Get Out, film d’ouverture et premier long-métrage du comédien Jordan Peele, connu pour ses prestations dans les sketches Key & Peele sur Comedy Central. Alors qu’il part rejoindre sa copine dans une banlieue chic, Andre est attaqué puis kidnappé par des agresseurs encagoulés. Sans transition ou presque à cette intro stressante, Get Out se concentre sur un autre personnage black, Chris, photographe qui s’apprête à rencontrer sa belle famille blanche le temps d’un week-end dans leur maison de campagne. Chris a-t-il raison de craindre avoir affaire à un parterre de racistes, ou est-ce un bête préjugé de sa part ?

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Get Out (Jordan Peele, 2017)

Pendant à peu près cinquante minutes, le spectateur se pose lui aussi la question, traque les sous-entendus, voire observe l’arrière-plan pour détecter une menace ! Jubilatoire, Get Out sait l’être lorsqu’il expose son pitch. Dans ses meilleurs moments, ils nous fait même imaginer des choses folles : le visage trop calme et souriant des domestiques ne cacherait-il pas un secret plus ésotérique, voire un complot à la Body Snatchers ? Tranquillement, Jordan Peele ménage un suspense nourri par nos propres suppositions, façon Réveil dans la terreur. Bref, tout ceci est assez distrayant pour nous faire oublier que nous sommes face à une nouvelle production Jason Blum, passé maître dans l’art de vendre du vent depuis Paranormal Activity. Et Get Out, une fois toutes ses cartouches tirées, de s’acheminer vers un dernier tiers qui ruine son ambiance et sa portée thématique. Passe encore que le mécanisme narratif central appartienne à la même catégorie que les rêves au cinéma, soit une matière si permissive que l’on peut en faire n’importe quoi. Mais cet abus de la suspension d’incrédulité est « récompensé » par des révélations puissamment ridicules, jusque dans un décor cheap (deux bougies et hop, ça fait ésotérique). Une déception d’autant plus rageante que Get Out réduit in fine sa thématique à un dialogue, un seul, balancé au public face caméra lorsqu’un personnage s’interroge sur les motivations des méchants : « Allez savoir ! ». Ben tiens, c’est tellement commode…

Le bâclage serait sympathique sans les velléités sociologiques qui valent à Get Out son buzz immérité. Brocarder les clichés, c’est bien joli, sauf quand on se paye un personnage secondaire aussi caricatural, le meilleur pote du héros cumulant ce qu’il ne faut pas faire : rondouillard hyperactif, il commente à peu près tout ce qu’il fait, surjoue en permanence et se pose involontairement comme l’héritier direct d’Anthony Anderson – souvenez vous, le sidekick nullos de Roméo doit mourir et Hors limites ! Bref, on attend de voir ce que Jordan Peele nous réserve tant Get Out passe de série B audacieuse à arnaque bien vendue malgré un rendu formel efficace (et très Under the Skin) quand la caméra s’attarde dans l’esprit de son protagoniste.  [En salles depuis le 3 mai 2017]

A contrario, pas de formule calculée chez Jean-Pierre Mocky dont Litan – à peu près son seul film fantastique – était projeté une après-midi. Le réalisateur a gracieusement prêté sa copie 35 mm aux Hallus pour redonner une chance, même symbolique, à ce film qui fit hurler de rire John Boorman et Brian De Palma lorsqu’ils étaient membres du jury à Avoriaz. Le film y obtiendra néanmoins le prix de la critique, et Mocky de concocter suite à ça une bande-annonce où on le voit faire un bras d’honneur !

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Litan (Jean-Pierre Mocky, 1982)

Basé sur des souvenirs d’enfance en Slovénie et les histoires que lui racontait sa grand-mère au sujet de traces de griffes retrouvées dans des cercueils au moment de déterrer les morts (pourquoi les déterrer ? Bonne question…), Litan est un bel émissaire du cinéma de Mocky, à la fois gentiment nanardesque, complètement libre et fait avec les moyens du bord. L’histoire ? Comment dire… Litan, c’est un peu le film qu’on rêverait d’imposer en examen de fin d’année : « Exposez la trame générale et les sous-intrigues du film, ainsi que la logique de leur enchaînement ». On obtiendrait l’équivalent universitaire de Room 237, ce documentaire où des fans de Shining y apposent mille et une interprétations. En vrac, Litan suit les pas d’un géologue (joué par Mocky lui-même, vêtu d’un bombardier qu’il ne quittera plus) aux prises avec une menace étrange en plein carnaval de Litan. Sa compagne se réveille en effet suite à un cauchemar où elle le voit mourir, et sort manu militari s’enquérir de son sort alors qu’il est en train de placer des explosifs en montagne. La voilà affolée en train de traverser le village, l’occasion pour Mocky d’installer une ambiance délicieusement cauchemardesque, certes jamais vraiment prise au sérieux mais finalement proche des films de Jess Franco, la fesse en moins. Masques bizarres, foule (enfin, figurants….) en liesse,  bâtiments lugubres… Mocky a le mérite de faire le job sans cynisme aucun, quitte à pousser un peu le vice côté brume : soit elle est naturelle, soit tout le budget est passé dans une machine à fumée vu la quantité présente à l’écran ! Une fois arrivée sur place, l’héroïne et son Jules découvrent une grotte dont les eaux semblent receler une menace terrifiante, témoin le corps inanimé d’un garçon retrouvé à demi immergé. Tout cela sans compter la présence de flics pas très coopératifs, de cambrioleurs masqués qui frappent au petit bonheur la chance, d’une motocross en équilibre sur un fil… et de gros plans sur des globes oculaires qui, comme ceux de Get Out, sous-entendent un sacré trouble de la personnalité.

Tout un tas de choses liées bon gré mal gré par une météo grisâtre, de grands murs de pierre et l’énergie d’un Mocky assez touchant qui, roi du remplissage fait avec amour, n’hésite pas à donner de sa personne dans décors emboués, humides, et finalement très cinématographiques. Parfois ridicule, rarement ennuyeux, Litan est une curiosité de bazar qui a définitivement sa place aux Hallus. Tourné dans le village d’Annonay en Ardèche, l’équipe dut composer avec l’odeur qui émane des anciennes tanneries du coin. Détail rigolo, l’actrice principale avait tellement de mal à parler anglais que Mocky poursuivra le tournage dans la langue de Molière, et tant pis pour les divers écriteaux anglophones ! Le film ayant plutôt bien marché au Japon, le réalisateur raconte à qui veut l’entendre qu’on le reconnaît dans la rue quand il se rend sur place. Totalement détendu le père Mocky, comme d’habitude !

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La Sentinelle des maudits (Michael Winner, 1977)

Enfin, au rayon « Ces gens sont-ils vraiment ce qu’ils prétendent ? », on ne dira pas autant de bien de La Sentinelle des maudits. Précédé d’une réputation de petit classique, le film de Michael Winner (Un justicier dans la ville, mais aussi une comédie en hommage à Rintintin qui fit un gros bide) est le fruit d’un tournage caniculaire. On compatit, mais pas trop vu le degré d’ennui prodigué par ce pauvre B opportuniste, ouvertement mis en boîte pour grapiller quelques spectateurs à Rosemary’s Baby et L’Exorciste. Passées vingt minutes excitantes où l’exposition du lieu – un bâtiment ancien – va de rencontres bizarres en voisins étranges, La Sentinelle des maudits cumule rythme lénifiant et poncifs fatigués, avec pour seule visée l’opposition entre les forces du mal et une chrétienté bienveillante. Dommage car les habitants de l’immeuble savent mettre mal à l’aise, et Winner a suffisamment de métier pour faire sentir au public que quelque chose cloche dans ce microcosme – voir l’excellent passage où l’héroïne fait connaissance avec un couple au rez-de-chaussée, puis la scène où un petit vieux solitaire réunit tout le monde pour fêter l’anniversaire de son chat. Las, ces deux scènes mises à part, on attend en vain d’entrer dans un équivalent de la « mince frontière entre le bien et le mal » chère à William Friedkin : méchants esprits contre gardiens culs bénis, voilà pour l’essentiel d’un spectacle si confortablement installé dans ses certitudes qu’il ne provoque qu’un vague ennui. Cerise sur le gâteau, Winner, tout comme Tod Browning dans les années 1920, a embauché de véritables freaks pour peupler son métrage. Autres temps, autres ambitions,  le procédé ne sert ici qu’à peupler une scène cauchemardesque à peu de frais, l’emploi de ces figurants permettant de s’économiser un tas de maquillages prosthétiques. On a certes connu pire moyen de faire des économies, mais vu que le résultat à l’écran est lui-même très inégal, dur de voir autre chose dans La Sentinelle des maudits qu’une petite chose datée.

[La page de l’événement : http://www.hallucinations-collectives.com/]