10ème festival Hallucinations Collectives, partie 2

Deuxième étape de ce retour sur le festival Hallucinations Collectives où, incidemment, cinq films se trouvent réunis sous un thème commun.

Huis clos

Dans la première partie de ce compte-rendu, nous vous parlions de trois films traitant, chacun à leur manière, de l’inquiétante étrangeté produite par des comportements inhabituels. The Jane Doe Identity a bien failli faire partie du panel, à ceci près que le comportement en question est celui d’une morte. Aucun mouvement ni aucun son ne la caractérisent, seulement sa présence sous l’oeil d’un père et de son fils (excellents Brian Cox et Emile Hirsch) décidés à pratiquer une autopsie sur cet étrange cadavre retrouvé au beau milieu d’une scène de crime impliquant trois autres victimes, identifiées quant à elles. Pendant une bonne heure, Jane Doe atteint et surpasse la réussite des soixante premières minutes de Get Out : laisser le public imaginer des choses folles. Car le cadavre soulève une foule de questions quant à son passif, d’autant que les deux chirurgiens peinent à déterminer la cause de son décès. Techniquement irréprochable, voilà un thriller à huis clos qui fait plaisir à voir en dépit d’un dernier tiers moins tenu, plombé par une invraisemblance gênante. Pas de quoi bouder la proposition d’André Øvredal pour autant, le réalisateur étant déterminé à tirer le meilleur de son pitch. Pari largement gagné pendant les deux tiers de ce tour de manège  flippant. [Sortie prévue le 31 mai 2017]

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The Jane Doe Identity (André Øvredal, 2017)

Dans le même ordre d’idée, le sud-coréeen Tunnel ramène lui aussi le huis clos a des considérations très personnelles. Là où Jane Doe place son public face à un mystère irrationnel, Tunnel le met au contraire devant des faits très pragmatiques : un tunnel fraîchement construit s’effondre sur un quidam. Combien de temps va-t-il tenir pendant qu’au dehors, le pays se mobilise pour le tirer de là ? En s’intéressant à ce qui se passe dehors autant qu’à ce qui se passe dedans, Tunnel parvient à faire avaler ses ficelles mélodramatiques et quelques dialogues lourdingues à la seconde vision (voir le personnage du sauveteur en chef, trop altruiste pour convaincre) justement parce qu’il joue le jeu du genre sans se défausser. Du coup, on se retrouve captivé de bout en bout par un enjeu aussi vieux que le cinématographe (le héros va-t-il survivre ?), d’autant que Tunnel fait preuve d’un humour typiquement coréen, souvent fait de détails matériels – voir cette tête de siège difficilement maniable dans la carcasse compassée, gag cousin du manche de couteau arraché sans la lame dans J’ai rencontré le Diable. Bien joué, touchant et très divertissant, Tunnel appartient certes à la frange « occidentalisée » du cinéma sud coréen, façon Dernier train pour Busan, mais aussi et surtout à une race de films catastrophe qui mesure constamment ses effets – l’ensemble aurait pu passer pour un gros coup de pub de Kia Motors si le script ne faisait de la marque un véritable running gag.  Bonne idée, donc, que d’avoir proposé Tunnel en clôture, d’autant que la séance a fait salle comble. [En salles depuis le 3 mai 2017]

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Tunnel (Kim Seong-hun, 2017)

Détour en France avec l’inénarrable Glissements progressifs du plaisir d’Alain Robbe-Grillet, où le chef de file du Nouveau Roman s’offrait un film à tiroirs prétexte à toutes formes d’érotisme soft. Production de 1972, le long-métrage suit les pas de Nora, soupçonnée du meurtre de sa compagne de quinze ans son aînée. Rapidement internée chez les soeurs, elle y subit les visites quasi ininterrompues d’un inspecteur de police bonhomme (Michael Lonsdale), de geolières outrées par son comportement (Nora se balade souvent nue, quand elle ne pratique pas le bodypainting façon Yves Klein !) et d’un prêtre visiblement très excité qui la pousse à raconter les détails de sa relation avec la défunte. Volontairement surjoué – les comédiens articulent tellement chaque syllabe qu’un banal dialogue devient vite hilarant – Glissements progressifs du plaisir vire peu à peu à une espèce de délire poupées russes où s’entremêlent souvenirs et fantasmes, malgré ou à cause des quatre murs où est retenue la jeune Nora. A mi chemin entre la nunsploitation et l’iconoclasme de Luis Bunuel, ponctué d’apparitions d’Isabelle Huppert dans un second rôle de jeunesse, Glissements progressifs du plaisir est un drôle d’objet, toujours à la limite d’être irritant alors qu’il ne le devient que dans ses vingt dernières minutes. Néanmoins, à ce stade là, on est déjà charmé ou rebuté par le ton ces Glissements…, quitte à ne garder en mémoire que la belle image d’un soulier bleu prisonnier d’une cloche de verre. Précisons que le film fut interdit en Italie, et certaines copies brûlées par le Vatican.

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Glissements progressifs du plaisir (Alain Robbe-Grillet, 1972)

Huis clos encore – mais d’un tout autre genre – avec Realive (plus connu sous son titre original, Lazarus Project). Mises bout à bout, un bon tiers des scènes se passent en effet en extérieur mais le coeur du récit, lui, se concentre sur le quotidien de Marc, revenu à la vie des années après avoir choisi de se faire cryogéniser avant que son cancer ne le ronge. Affaibli et tenu loin des medias, son quotidien est concentré entre quatre murs d’un hôpital où une équipe spécialisée prend soin de lui. Mené par Mateo Gil, scénariste de plusieurs films d’Alejandro Amenabar et réalisateur du sympathique western Blackthorne, on n’attendait pas forcément le monsieur sur le terrain de la SF minimaliste. Bien lui en a pris tant ce Realive brasse une palette d’émotions assez folle à force d’allers-retours temporels et de questions sur la fin de vie, la solitude et, partant, le transhumanisme. Impeccablement interprété jusque dans une voix off envahissante mais riche d’introspections, Realive parvient à captiver avec les souvenirs, réflexions et bribes d’existence d’un inconnu à l’heure où tout le monde peut zapper soi-même d’un compte Instagram à un autre et se surprendre à recoller les morceaux pour tuer le temps. Parce qu’il ne laisse jamais sa love story parasiter son récit de SF, l’un et l’autre se nourrissant en permanence, Gil s’offre un second film très prometteur. Reste à voir comment vieillira cette histoire proche du mythe de Frankenstein et de la résurrection de Lazare (d’où son titre d’origine), mais vu ses qualités émotionnelles et la haute tenue de l’interprétation (Tom Hugues et Charlotte Le Bon y sont tous deux formidables), on part plutôt confiants.

Retrouvez ci-dessus un débat radiophonique autour de Realive au micro de l’Aquarium Ciné Café, lors d’une émission où participent également Louis Morel et Guillaume Gas.

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Realive (Mateo Gil, 2017)

Terminons avec la plus grosse claque prise durant cette dixième édition, l’australien Love Hunters (alias Hounds of Love) de Ben Young. Pitch simplissime pour résultat estomaquant : un couple spécialisé dans la séquestration d’adolescentes traque sa nouvelle proie.

D’entrée de jeu, Love Hunters met mal à l’aise avec ses ralentis sophistiqués sur le quotidien d’une bourgade australienne qui nous semblerait rassurante sans ce traitement formel spécifique. Car la caméra s’attarde également sur une silhouette qui, depuis sa voiture, observe attentivement des lycéennes en plein cours de sport. Rarement a-t-on senti une telle ambiance dès les premiers plan d’un long-métrage, et c’est là tout le génie de Love Hunters, l’un des rares films de la sélection à être interdit aux moins de 16 ans. Alors que l’on s’attend à un déferlement de sadisme, Ben Young joue du hors-champ et de l’attente avec un art consommé du suspense. Histoire de séquestration vue mille fois, Love Hunters bâtit un triangle amoureux tordu entre le couple de ravisseurs et la pauvre Vicky, rapidement inclue à des scènes de ménage où elle joue sa vie. Monument de tension à petit comité, le long-métrage brille également lorsqu’il s’aventure à l’extérieur pour présenter le quotidien de son bourreau, ou qu’il s’attarde sur la famille morcelée de Vicky dont les membres tentent tant bien que mal de retrouver la trace. Qualité supplémentaire, le script a la riche idée de faire glisser progressivement son point de vue du personnage mâle à sa compagne tortionnaire – étonnant sosie white trash de Jennifer Lawrence, comme si le personnage qu’elle interprétait dans Winter’s Bone n’avait jamais quitté son bourg.

Sur le papier, c’est un simple équilibre narratif entre les trois personnages. Une fois à l’écran, le procédé souligne la fragilité psychologique du couple, deux belles ordures dont on devine, une scène après l’autre, la domination d’un des deux partenaires sur son complice. Ainsi, le public passe le plus clair de son temps en compagnie de la jeune héroïne, entravée dans sa nouvelle chambre, et assiste impuissant à un supplice psychologique dont les réactions épidermiques de l’héroïne, à bout de forces et folle de terreur, se substituent magistralement au gore attendu. Il faut voir comment le cinéaste gère la scène d’enlèvement, rythmée par le sublime Nights in Whie Satin des Moody Blues et conclue par un plan fixe bouleversant où Vicky, réalisant ce qui se passe, hurle désespérément au fin fond du cadre. Depuis le controversé Martyrs de Pascal Laugier, aucune production horrifique n’avait réussi à nous émouvoir par le sentiment de détresse qu’il suscite, et c’est peu dire que l’on ressort sonné de cet incroyable Love Hunters.

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Love Hunters (Ben Young, 2016)

On se demande d’ailleurs comment l’insipide Message from the King a pu repartir avec le Prix du public face à une concurrence aussi sauvage, mais voilà qui nous incite à revoir Love Hunters à tête reposée lors de sa sortie, la vision de films à la chaîne pouvant jouer sur notre ressenti. Quitte à s’avancer, on pense quand même tenir là un vrai très bon film…

Voilà en tous cas cinq visions bien différentes de la notion d’enfermement mais l’un dans l’autre, c’est ce genre de hasard qui aide peser le pour et le contre au milieu de la programmation !

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