Trois comédies de Johnnie To & Wai Ka-fai

Accueilli dans les salles françaises avec The Mission en 2000, Johnnie To s’est vite imposé sur notre territoire. Une présence méritée, comme en témoignent Election 1 & 2, P.T.U. ou encore Exilé. Le cinéaste a eu les honneurs d’une rétrospective à la Cinémathèque française en 2008, scellant son statut de nouveau maître du polar hong-kongais. Du polar seulement.

Or Johnnie To a assuré la pérennité de sa maison de production, Milkyway, en alternant ces polars à combustion lente avec des titres nettement plus légers. Bien que la rétro’ parisienne ait projeté ces titres, aucune édition DVD à l’époque.

La comédie, angle mort de la carrière de Johnnie To ? Et plus largement du cinéma HK tel qu’on pense le connaître ? Trois spécimens du genre, que Johnnie To cosigne avec son complice de toujours Wai Ka-Fai, sont aujourd’hui visibles grâce au magnifique travail de restauration effectué par Badlands.

Premier du lot, My Left Eye Sees Ghosts conte l’histoire de May, jeune veuve d’un riche homme d’affaires. Même si elle n’a partagé que quelques jours avec son époux (il l’a demandée en mariage au bout d’une semaine !), May vit mal sa solitude. Un soir, ivre, elle est victime d’un accident de voiture. Sur son lit d’hôpital, elle fait un constat stupéfiant : son œil gauche perçoit désormais des fantômes.

Film HK sorti en 2002, My Left Eye Sees Ghosts rappelle un autre film HK sorti en 2002, The Eye des frères Pang où une jeune femme, suite à une greffe oculaire, acquérait la capacité de voir les morts. Cependant, le film de Johnnie To et Wai Ka-Fai en est l’antithèse. Au drame des frères Pang, le duo répond par une fantaisie cathartique dont les gags s’acheminent vers un final doux-amer, où le script pose l’éternelle question : quand doit cesser la période de deuil ?

My Left Eye Sees Ghosts – 2002

Les polars de Johnnie To, dans leurs meilleurs moments, laissent affluer une émotion qui dépasse l’exercice de style. My Left Eye Sees Ghosts ne fait pas exception, diluant peu à peu les gags loufoques dans un récit qui hurle à qui veut bien l’entendre l’importance d’apprendre à dire adieu.

C’est précisément ce qui ajoute au capital sympathie de cette romance inattendue, qui culmine dans une scène aquatique où l’émotion cesse définitivement de se planquer derrière le gag.

Help !!! s’ouvre lui aussi sur un accident, mais plus spectaculaire. Alors que l’héroïne de My Left Eye… fonce droit dans le mur, seule sur une route de campagne, Help !!! s’offre un carambolage nocturne où s’affairent, sous la pluie, médecins urgentistes et ambulanciers. Empalements, plaies, Johnnie To et Wai Ka Fai multiplient les blessés sous ce déluge, en jouant sans réserve la carte de la dérision.

On s’attend à tout devant un tel film, mais pas à ce qu’il soit si méchant. Sitôt jetée dans l’hôpital, la caméra dresse un tableau impitoyable du microcosme où se débat le personnel : femmes de ménages fainéantes (elles ne lavent qu’un seul WC, et interdisent d’utiliser les autres), urgentistes cyniques (on refile vite un blessé grave au département voisin, histoire qu’il décède ailleurs que dans nos pattes), médecins blasés (on laisse un SDF agoniser dans la rue, car il sent trop mauvais)…

Help !!! – 2000

Avec une énergie folle, Help !!! s’amuse de tout ce qu’il peut, allant jusqu’à représenter les dirigeants du bâtiment comme une authentique secte. Le film est tout aussi fun lorsqu’il sort de l’hôpital et s’intéresse à un ancien chirurgien devenu garagiste – la nuit venue, les voitures sont soudain douées de parole, ancêtres des limousines de Holy Motors. Généreux, Help !!! s’autorise une réflexion bien vue sur le service public, sans cesser de s’en amuser.

Sauver une vie, c’est en sauver mille : en prêtant assistance au SDF abandonné sur le bitume par son supérieur, une jeune interne fait un peu trop battre le coeur du rescapé. Ce dernier, fou amoureux, ne cesse de lui déclarer sa flamme tout au long du film, revenant à l’hôpital en guenilles, puis avec un bouquet de fleurs, puis des vêtements propres, puis avec un corps d’athlète et même fortuné.

Un running gag génial pour dessiner sans lourdeur aucune cette histoire d’amour impossible entre deux êtres, séparés par leur rang social comme les personnages de My Left Eye… étaient séparés par la mort.

Dernier film du lot, Fat Choi Spirit tourne tout entier autour du mah-jong, jeu de société le plus populaire de Chine. Apparu en 1875, ses parties requièrent quatre joueurs afin que les combinaisons de tuiles demeurent équitables. Andy Lau y interprète un maître de la « profession » (l’homme va de compet’ en compet’) harcelé par son ancienne compagne qui le supplie de l’épouser, en dépit d’une belle famille atypique – la mère du joueur, atteinte d’Alzheimer, confond ses deux fils, le grand frère menant une respectable carrière dans l’informatique.

Film bourré de charme, Fat Choi Spirit prend soin d’impliquer tous les publics dans ses parties de mah-jong, comme le fera plus tard la série Le jeu de la dame avec les échecs. Ici, Johnnie To et Wai Ka Fai multiplient les personnages hilarants (Anthony Wong, impayable en joueur-gangster) pendant que le scénario croque à pleines dents l’ambiance du mah-jong, jeu qui est aussi un lien social indispensable entre les générations – un médecin le prescrit même en ordonnance, pour lutter contre les pertes de mémoire de la maman.

Fat Choi Spirit – 2002


En apparence, Fat Choi Spirit est un film trop hong-kongais pour passer les frontières. En réalité, c’est le film le plus immédiatement accessible et jouissif du trio. Et si, comme moi, vous ne connaissez strictement rien au mah-jong, le blu-ray contient un bonus de vingt minutes où Arnaud Lanuque en explique les bases.

Preuve que l’éditeur n’a pas visé au hasard en se risquant sur ces trois titres, ajoutant même divers making of et, surtout, trois interventions du Français Julien Carbon, ancien journaliste parti travailler pour l’industrie du cinéma HK qui brosse ici un portrait de la « famille de cinéma » de Johnnie To, et ses succès.

Reléguées au rang de films de commande dans l’inconscient cinéphile français, ces trois comédies de Johnnie To et Wai Ka-Fai peuvent enfin trouver leur public dans de superbes éditions, vingt-cinq ans après le succès de The Mission.

Guillaume Banniard

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