Nocturama

Septième film du cinéaste Bertrand Bonello, Paris est une fête (titre initial) deviendra à la suite des tragiques attentats de Paris en novembre 2015 : Nocturama. Un simple changement de titre qui pourrait sembler anodin, mais qui souligne pourtant un point essentiel à prendre en compte avant d’aborder cette oeuvre. Il ne s’agit ni d’un film d’actualité ni d’un film « réaliste ». Véritable trompe-l’œil simulant une première partie qui s’encre dans le concret, cette phase de mise en place érige le spectateur dans un univers familier, croisant les trajectoires de ses protagonistes dans un énoncé narratif se voulant rigoureux, proche des films d’espionnage où l’infiltration annonce l’action à venir.

C’est en cela que Nocturama est un film mal élevé, car il trahit le spectateur en lui offrant pour introduction didactique, l’organisation minutieuse d’un attentat, sans en expliquer les réelles motivations par la suite (même si les cibles laissent aisément présumer qu’il s’agit de toucher le symbole du capitalisme en plein cœur). C’est là qu’une première scission s’opère dans la compréhension du film ; entre ceux qui tentent de s’accrocher à une forme de rationalisme (attitude un peu perverse que le rythme médiatique nous oblige à adopter sans nous laisser le temps et le recul nécessaire dans cette démarche de « direct-vérité » fictionnel) et les autres qui se laissent avaler par la nuit et la fantasmagorie de Bonello.

Nocturama n’est pas une réponse aux attentats de l’époque. Malheureusement et c’est bien compréhensible, les oeuvres se regardent souvent en résonance avec l’actualité. Pourtant la genèse du film voit le jour en 2010, alors que son réalisateur prépare le tournage de L’Apollonide. Une réplique résume d’ailleurs assez bien vers quoi le film tend réellement et en quoi il doit s’observer au-delà de son contexte. Lorsque David (Finnegan Oldfield) sort dehors et interroge une passante campée par Adèle Haenel, cette dernière lui répond, désabusée, que tout cela devait bien arriver un jour. Il s’agit dans un premier temps d’un film d’explosion, de souffrances contenues qui surgissent dans le réel. Peu importe, sur le moment, quelles sont les raisons de ce détricotement qui s’opère sur la réalité, ni ce qui motive ces jeunes venus d’horizons divers, mais leur acte se traduit comme une forme de langage renouvelé, dans un monde technocratique où la frustration est étouffée dans la logique nauséeuse de pensums exclusivement mercantiles.

Comment exister dans un monde où les enjeux de luttes sont lénifiés et réduits à des schémas inoffensifs, où l’on retourne la moindre contestation légitime en menace d’état, où l’on confond sciemment, dans une volonté de dissolution sémantique ; la lutte sociale et le terrorisme ? Alain Badiou disait à propos de son ouvrage sur la résurgence des attentats (Notre Mal vient de plus loin, 2016, Fayard), qu’à travers ces meurtres horribles et condamnables, il y avait une « secrète jouissance » de la part des politiques à reprendre les rênes du pouvoir sur la société civile (1). Les médias fabriquant la terreur au lieu d’entendre la détresse assourdie par la paranoïa sécuritaire, ce qui finalement produit l’effet inverse et voit la violence condensée, refoulée et susceptible de ressurgir sous des formes plus terribles. Nocturama est en partie un film sur l’éclat de cette colère. Les espaces publiques, les agora, se transforment en bases touristiques à ciel ouvert où les grandes firmes s’imposent dans l’horizon comme la seule issue possible. Comment respirer dans ce contexte de suffocation généralisée ?

Quand vient la nuit,  tout cela se voit contenu dans un huis clos, l’épicentre symbolique du capitalisme : un centre commercial pourvu des derniers artefacts consuméristes contre lesquels les protagonistes pensaient lutter. L’extérieur devient un monde étranger et le réel s’affaisse à mesure que les murs se resserrent sur cette drôle de bande, étrangement joyeuse et candide après leurs exactions. Est-ce là la verve nihiliste de Bonello qui prend le dessus sur le film ou plutôt la consécration inexorable d’un modèle indestructible qui absorbe toute tentative de contestation en son sein pour mieux la digérer (voir cette intrigante scène du double ) ?

Jordan More-Chevalier

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