Glass : la jeune fille et la mort

[SPOILERS]

«Tout doit sembler réel. La partie surnaturelle d’un film se doit de rester crédible, d’être traitée avec respect et importance. Je n’aime pas l’artifice. De plus en plus, je débarrasse mes films de tout artifice comme si je faisais, en fait, un documentaire.»

Cette déclaration de M. Night Shyamalan date de 2001. La promotion de Incassable bat son plein, tenue par un marketing savant : la bande-annonce avait beau durer plus de deux minutes, rien ne vendait la mèche quant au sujet réel du long-métrage. Après avoir piégé le public en 1999 dans Sixième Sens, Shyamalan et la société Touchstone savaient bien que la foudre ne pourrait frapper deux fois au même endroit, à moins de préparer rigoureusement le terrain. On peut tromper mille fois une personne, tout ça tout ça…

Shyamalan, à l’époque, envisageait déjà Incassable comme le premier opus d’une trilogie. Le projet s’est suffisamment fait attendre pour être oublié, d’autant que Incassable, superbe déconstruction de la culture comics, est sorti avant la vague de succès initiée par le premier Spider-Man de Sam Raimi. Vu que le récent Split ne menaçait pas de retourner sur le terrain de Incassable, sa scène post-générique s’avérait plus excitante que toutes celles de la Marvel réunies ! Plus que jamais en 2017 et 2019, le cinéma de divertissement est affaire d’attentes. Ayant convaincu la majorité du public avec le discret The Visit, Shyamalan s’est à nouveau permis, avec Split, un de ces coups de théâtre qui ont fait sa gloire.

Assembler un puzzle quand il nous manque un tiers des pièces est aussi frustrant qu’excitant lorsqu’il s’agit de deviner, ou au moins cerner, les arcs narratifs d’un film à venir. L’horizon d’attentes peut se voir comblé ou déçu, mais quoi qu’il en soit, le public est armé d’un tas d’indices avant d’entrer dans la salle. Là se situe la différence capitale entre Incassable, Split et le récent Glass. Le premier a dû couvrir ses arrières pour surprendre le public suite au succès monumental du twist de Sixième Sens. Le second jouissait des années d’oubli qui le séparent de Incassable, ne révélant son jeu que dans les tout derniers instants, sans que l’on se doute de quoi que ce soit. Le troisième, en revanche, doit faire face à un public pleinement conscient qu’il va voir un film de super-héros.

Le défi principal, pour ne pas dire l’obsession de Shyamalan depuis vingt ans, est de nous faire croire à ce qu’il raconte. Plus un narrateur joue de mensonge, plus l’on est sur ses gardes au prochain chapitre. La chose vaut bien sûr pour Le Village, La jeune fille de l’eau et Phénomènes. Dans cette optique, seul Phénomènes peut être « objectivement » considéré comme raté, tant cette obsession était en retrait : la nature s’y rebelle au point d’être un danger mortel, point barre. Pas de revenants, pas de conteur étrange, pas de mensonge collectif, pas d’intrusion du fantastique dans un hôtel à petit comité. Phénomènes jouait la carte du film catastrophe certes épuré, mais à grande échelle, sans retournement de situation majeur à la clé.

L’acceptation du fantastique par les personnages est, encore aujourd’hui, la plus belle porte d’entrée du cinéma de M. Night Shyamalan. « I see dead people », clamait à qui voulait l’entendre le jeune Cole (Haley Joel Osment) dans Sixième Sens. « Tu es un surhomme », s’entêtait à croire le fils de David (Bruce Willis) dans Incassable, sa totale confiance en le récit de Elijah (Samuel L. Jackson) se heurtant au cartésianisme du paternel. Dans Le Village, c’est la croyance supposée de toute une bourgade en des notions relevant du merveilleux (forêt hantée, frontière à ne pas franchir…) qui était au cœur du processus d’identification. De quoi sceller ou briser pour de bon la confiance du public envers les personnages innocents de Shyamalan (ici une jeune femme aveugle), en partie fragilisée par Signes, où deux croyances étaient cette fois mêlées : celle de believers à l’égard des petits hommes verts, et celle du héros incarné par Mel Gibson, dont la foi religieuse fut brisée par la perte de sa femme. L’un dans l’autre, Shyamalan semblait avoir largement fait le tour de la question quant au rapport entre conteur et auditeur.

«Si je nie l’influence qu’a eue l’œuvre de Hitchcock sur moi, vous allez me prendre pour un imbécile (…) Sa maîtrise de la narration, son sens visuel, son talent pour mouvoir la caméra sont simplement étourdissants. De plus, il était capable de soulager la tension dramatique pour exprimer une palette plus large d’émotions (…)».

Si Shyamalan admet son admiration pour Hitchcock, elle se traduit par des idées infiniment plus stimulantes que de simples clins d’œil – bien que le cinéaste adore, lui aussi, apparaître dans ses propres films. Dans La Corde par exemple, film criminel à huis clos tourné en sept plans-séquences successifs, Sir Alfred nous gratifiait d’un des plus beaux plans fixes de sa carrière. Tandis que la domestique fait des allers-retours entre le salon et la cuisine, le public la voit débarrasser les assiettes et couverts posés sur le meuble servant de table à buffet, meuble dans lequel est planqué un cadavre depuis le début de la séance. Aucun mouvement de caméra pour souligner le suspense, mais une tension qui va crescendo au fur et à mesure que le pot aux roses menace d’être découvert.

Shymalan réinvente intelligemment ce concept au début de Incassable lors d’un plan fixe très touchant. En pleine phase de réveil après l’accident ferroviaire dont il est le seul survivant, David Dunn est relégué au fond du cadre tandis que s’affairent à l’avant-plan, sous le nez du public, une poignée de chirurgiens tentant de sauver l’une des victimes. Une tache de sang signifiante viendra annoncer le pire sans que, là non plus, aucun artifice supplémentaire ne souligne les enjeux de la séquence. Ce calme apparent, cette précision dans le silence et le statisme sont les grandes qualités des chefs-d’œuvre de Shyamalan. En 2019, le metteur en scène jouit d’une position qu’il n’a plus occupée depuis presque vingt ans : un parterre de spectateurs acquis à sa cause, curieux de savoir quelle surprise il lui réserve, le tout dans un genre auquel les gens répondent présent à chaque nouvelle production DC et Marvel. Traduction : si sa carrière était en berne il y a une décennie, aujourd’hui, c’est un boulevard. Dans ces conditions, comment allait-il aborder Glass ?

De façon merveilleusement kamikaze, à vrai dire. L’attente générée par Glass est telle que même les coups de génie de Shyamalan risquent d’être noyés dans la masse – voir ce plan-séquence circulaire où James Mc Avoy nargue ses futures victimes, entravées dans un local désaffecté. Sa sensibilité à fleur de peau, le metteur en scène et son équipe la mettent de côté le temps d’une première heure déconcertante où, à l’instar du dialogue entre Neo et l’Architecte dans Matrix Reloaded, le cinéaste lutte contre ce qu’il a bâti précédemment, et remet en question le statut tout-puissant de ses personnages. L’affrontement entre La Bête et David Dunn ? Bref, limite expédié, Glass se dépêchant d’enfermer ses trois antagonistes dans le même asile. Sans prendre de gants, le script concentre tous ses efforts à démonter méthodiquement la croyance acquise sur Incassable et Split. Et il faut une sacrée patience pour endurer les discours du Dr. Ellie Shaple (Sarah Paulson), tant pour son propos (les super-héros sont le symptôme d’une maladie mentale) que pour la façon dont Shyamalan déçoit au premier abord, réduisant un crossover inédit à d’interminables dialogues explicatifs, au point de mettre au point mort ses trois protagonistes…

Frustrant, inégal, Glass l’est sur plusieurs points. En aurait-il été de même si le projet était sorti de nulle part ? L’accueil aurait-il été plus favorable s’il s’était écoulé 16 nouvelles années de super-héros entre Split et Glass ? La question mérite d’être posée tant Shyamalan, sans doute conscient de parachever l’œuvre d’une vie, se concentre davantage sur le sous-texte de son film que sur le texte à proprement parler. Et en termes de croyances, de suspension d’incrédulité, Glass demande une véritable indulgence pour accepter certains de ses tours de passe-passe, des déplacements de Samuel L. Jackson dans l’asile à la méthode employée pour contenir l’instabilité de James McAvoy. Glass intrigue, mais ne convainc pas dans sa première moitié. Prendre son mal en patience n’est pas toujours signe de récompense. Celle offerte par Shyamalan est franchement superbe, pour qui le suivra vaille que vaille dans ce parti pris démythificateur.

Le Village, en 2004, avait déçu une audience en attente d’être bernée. Au lieu de nous mener progressivement vers l’extraordinaire, Shyamalan nous y plongeait manu militari pour mieux démonter tout ce cheminement dans la dernière partie, et livrer un conte réaliste sur le mensonge et l’insécurité. L’effet déceptif était palpable, volontaire. Glass, en blockbuster casse-gueule qui se respecte, prend le chemin inverse : tout démonter pour mieux reconstruire. Peu à peu, une confrontation verbale après l’autre, Shyamalan tente de nous faire douter de nos propres acquis. La démarche ne fera sans doute pas l’unanimité, mais elle a le mérite de faire corps avec un point de vue ambitieux, rafraîchissant. Comme toujours, le metteur en scène se verra sans doute accusé de prétention, lui qui nous fait miroiter un climax dans une tour de verre façon Tony Stark mais ne quitte pas, en réalité, son décor principal.

Envers et contre toute obligation vis-à-vis du genre, l’homme trace une voie singulière, la même que celle esquissée il y a 17 ans par Incassable. Ses héros de papier sont avant tout des silhouettes : l’une musculeuse, l’autre encapuchonnée, l’autre encore vissée à un fauteuil roulant. La pureté du trait qu’y adjoint le cinéaste ne permet pas seulement aux super-héros de respirer à pleins poumons entre deux invasions planétaires, elle ramène littéralement notre rapport aux images à l’essentiel, au strict minimum nécessaire pour que l’ordinaire devienne extraordinaire. Au XXIème siècle, où il ne passe pas une semaine sans fake news, Shyamalan choisit, dans un geste naïf et enfantin, de propager la vérité de ses protagonistes via des images disséminées sur le Web, capturées à la sauvette par des caméras de surveillance. Voilà le degré de confiance que le cinéaste réclame de notre part vis-à-vis de ce qu’il a patiemment mis en scène, en contrepartie de la proximité avec laquelle il approche sa galerie de fous à lier.

C’est ainsi que Shyamalan-scénariste et Shyamalan-cinéaste trouvent leur plus bel équilibre lors de moments-clé, ceux où des personnages communiquent à un niveau émotionnel profond. Bien plus que le côté bancal de Glass, c’est le peu de présence à l’écran du personnage interprété par l’excellente Anya Taylor Joy qui nous peine, tant sa relation avec les 23 personnalités qui cohabitent en la Bête était prometteuse. Qu’à cela ne tienne : dans sa volonté de réalisme, Shyamalan s’offre, avec la mort du méchant dans les bras de son ancienne captive, une version dépouillée, naturaliste, de la disparition du T-1000 dans Terminator 2, le bad guy endossant frénétiquement toutes ses identités avant de rendre l’âme. Pour qui est sensible à la démarche, ces quelques minutes d’agonie sont rien moins que bouleversantes.

Chemin faisant, Manoj Night Shyamalan remodèle et développe la mythologie qu’il a menacé de détruire pendant la première heure de Glass, tout en laissant la mort triompher de ses surhommes, bons comme mauvais. Charge aux témoins de propager, ou non, ce qu’il ont vu, afin que les mythes survivent aux êtres. « Sous ce manteau, il y a plus que de la chair. Sous ce manteau, il y a une idée. Et les idées ne craignent pas les balles », peut-on lire dans V pour Vendetta de Alan Moore. Que la sensibilité de Shyamalan rejoigne celle de l’auteur de Watchmen était tout sauf une évidence à l’époque de Sixième Sens. Incassable et Split,deux origin stories nées à 16 ans d’écart, puis le crossover Glass, placent pourtant les artistes sur le même terrain de jeu. Tandis que le bédéaste Alan Moore déteste Hollywood depuis toujours, le cinéaste Shyamalan s’y est fait son trou il y a deux décennies avant de chuter dans l’estime du public et de la critique, jusqu’à un retour inespéré – avec The Visit ou Split, c’est selon. Deux productions Jason Blum. Deux films dont l’approche formelle et sonore tourne le dos à Conjuring, Insidious et autres énormes succès de Blumhouse, pavant la voie à une collaboration dont Glass est le rejeton le plus retors.

«La curiosité que l’on éprouve pour ses semblables est quelque chose de très important. Chercher à en apprendre le plus possible sur soi-même et sur autrui est (…) le meilleur moyen pour progresser dans l’existence. La philosophie zen est donc primordiale à mes yeux. C’est d’ailleurs pour ça que j’utilise rarement des armes à feu, car il s’agit pour moi d’une façon artificielle d’intensifier les enjeux dramatiques. Cela ne veut pas dire que je n’y recours jamais. Dans le scénario original de Sixième Sens, Haley Joel Osment devait tenir un pistolet. Mais cela ne paraissait pas effrayant. La menace venait de l’arme, plus de l’enfant.» Datée de 2002, la déclaration en dit long sur l’approche intimiste de Shyamalan. Une philosophie créatrice perceptible jusque dans la fameuse scène de Incassable où un gosse s’empare d’une arme – objet sans lequel, cette fois, la confrontation n’aurait pas atteint une telle intensité.

«I am not a mistake», nous dit Mr Glass dans un dernier souffle. Nemesis et mentor, ce monstre calculateur fut aussi le plus fervent défenseur des capacités de David Dunn. Dans After Earth, Will Smith père et fils communiquaient à distance, le premier insufflant par la parole une discipline de fer au second, obligeant l’enfant à croire en ses capacités de survie face à une nature hostile. Shyamalan, en 2019, avait toutes les cartes en main pour déchaîner les forces irréconciliables de trois figures hors du commun, respectivement homme de verre, homme de fer et animal féroce recouvrant 23 facettes de l’âme humaine. Le réalisateur a préféré clore sa trilogie sur un autre trio, deux orphelins et une mère endeuillée. Trois personnages «broyés» dont la foi en l’extraordinaire semble renouvelée pour une vie entière, frisson souligné par un mouvement de grue qui embrasse l’agitation d’un lieu public avec une élégance proche du Hitchcock de La Mort aux trousses. C’est là toute la beauté de ce déstabilisant Glass, œuvre fragile dans ce qu’elle raconte mais inestimable dans ce qu’elle exprime.

Guillaume Banniard

(Propos du cinéaste extraits de Impact n°89 et Mad Movies n°146 )

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