Trente ans de réflexion – Les Aventures de Tintin : le secret de la licorne

À trop cumuler les encyclopédies sur le 7e art, on en oublie une donnée essentielle : le cinéma est âgé d’à peine plus d’un siècle. Ce que rappellent indirectement les propos d’Alain Baran, secrétaire personnel de Hergé lorsqu’il évoque sa rencontre avec Spielberg au début des années 1980, avant le décès de son employeur…

«Sur la porte d’entrée, ce simple panneau  : AMBLIN ENTERTAINMENT (…) Nous nous présentons à l’entrée et sommes immédiatement accueillis avec une grande gentillesse. La secrétaire nous introduit aussitôt dans une pièce où nous attendent (…) deux femmes et trois hommes. L’une des femmes s’avance vers nous et se présente: « Hello! I am Kathy Kennedy » [productrice associée de Steven Spielberg – ndr]. Elle est jeune et paraît tout à fait charmante. Un sourire franc et direct illumine tout son visage.

L’homme à côté d’elle a une quarantaine d’années, il est barbu, ses cheveux sont cachés par une casquette bleue. Il est en jeans et en baskets. « May I introduce you to Steven? » nous dit Kathy Kennedy en le présentant. La poignée de main est chaleureuse. Tout s’annonce pour le mieux. Ensuite, c’est au tour de la seconde femme de nous saluer. Elle s’appelle Melissa Mathison. Nous saurons très vite qu’elle a écrit le scénario de E.T. et que Spielberg souhaite lui confier celui du futur Tintin. Nous apprendrons également que c’est elle qui a découvert les albums alors qu’elle faisait du baby-sitting dans une famille française. Emballée par les aventures du jeune reporter, elle les fera lire par Spielberg qui s’en éprendra à son tour. Les deux derniers hommes à nous être présentés sont les avocats de Spielberg. Ils ne prendront la parole qu’une seule fois, pour nous demander où sont nos les nôtres…»

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Quand Tintin version Spielberg se fait tirer le portrait par un artiste de rue qui ressemble fortement à Hergé, ou comment rendre hommage au créateur du journaliste belge tout en se l’appropriant dès les première minutes.

Alain Baran poursuit : «La conversation porte d’abord sur Hergé. Comment est-il ? Quel est son âge ? Marié ? Des enfants ? Comment l’idée lui est venue de créer Tintin ? A-t-il beaucoup voyagé ? Toutes les questions sont précises et révèlent une réelle volonté de connaître l’auteur. Spielberg nous déclare qu’il envisage non pas un mais trois films avec acteurs. Il mettra le premier en scène et songe notamment à François Truffaut pour diriger un des deux autres. Il cite le jeune acteur qui vient d’incarner le personnage de Elliot dans E.T. pour interpréter Tintin. Il pense à Jack Nicholson dans le rôle du capitaine Haddock. Je lui rétorque que Hergé a pensé que Philippe Noiret serait fabuleux dans ce rôle.

Spielberg adore le côté « detective » de Tintin et le qualifie de « Indiana Jones for kids ». Il lui donne entre treize et seize ans. Il aime également beaucoup Milou mais se demande comment il le fera « parler » comme dans les albums. Spielberg a hâte de rencontrer Hergé pour discuter avec lui des options à prendre. Enfin, il n’est pas encore certain si le, voire les films seront des adaptations directes d’albums, un mélange de plusieurs aventures ou encore s’ils seront basés sur de nouveaux scénarios». (1)

Disons-le d’entrée, des défauts, le Tintin de Spielberg en a, tel ce second climax de trop. Thématiquement, la chose se tient (un duel avec les moyens du XXème siècle) mais un combat de grues, voilà qui jure un peu trop avec l’essence de cet univers. De temps en temps, d’autres fautes de goût s’invitent : le coup du rot comme carburant pour l’hydravion, le char d’assaut qui intervient dans la poursuite en plan-séquence… Autant de détails qui, mis bout à bout, sont peu de choses face aux efforts en jeu pour adapter -et non pas transposer platement-, la BD d’origine vers un nouveau média, quitte à mélanger trois albums afin d’avoir suffisamment de matière.

Le cinéma est un art jeune et aussi l’un de ceux qui évolue le plus vite. Pour peu qu’on le considère en termes de mise en scène pure (donc en mettant de côté un style visuel que l’on est en droit de trouver froid, trop distant), Le Secret de la Licorne est une oeuvre moderne dans la mesure où elle emploie à bon escient des méthodes de tournage naissantes, méthodes sans lesquelles le film n’aurait d’ailleurs pas vu le jour.

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Une pause dialoguée où Haddock et Tintin sortent d’une situation d’échec avant que l’action ne reparte de plus belle, façon Sean Connery et Harrison Ford dans Indiana Jones et la Dernière croisade suite à l’éreintante course-poursuite en plein désert.

Film d’aventures avant-gardiste, Le Secret de la Licorne se pose comme le premier projet à expliquer, au regard de l’histoire du cinéma, un tournage en Performance Capture. Spielberg envisage cette adaptation depuis 1983. Entre-temps, d’autres versions de la BD ont vu le jour : des films live (Tintin et les oranges bleues) comme des téléfilms d’animation (Le Lac aux requins), sans compter la célèbre série animée. La Performance Capture, née en 2004 sous l’oeil de Robert Zemeckis pour Le Pôle express, offre ici un entre-deux inédit.

Renouant avec l’esprit aventureux, le rythme trépidant et l’humour de ses trois premiers Indiana Jones, Spielberg n’est pourtant pas nostalgique, encore moins passéiste. S’il retrouve l’ambiance de sa trilogie, on reste surpris par les sources d’inspiration  anciennes auxquelles renvoient les grands moments du long-métrage, alors même que tout Le Secret de la Licorne est assoiffé de modernité.

Si l’auto-citation est de la partie (la houppette à demi immergée et le requin en plastique du dortoir des marins, qui renvoient à Jaws ; le « Géronimo ! » du capitaine Haddock, piqué au héros de 1941), ces quelques récupérations s’effacent derrière les expérimentations narratives auxquelles Spielberg s’adonne. Nous en retiendrons une en particulier, assez représentatives des ambitions du long-métrage.

L’Aurore (Friedrich W. Murnau, 1927)

Tandis qu’il amorce un flash-back où prend place une séquence d’abordage, le cinéaste emprunte ainsi (consciemment ?) à la grammaire cinématographique de Friedrich W. Murnau. Dans L’Aurore plus précisément, autre film d’une modernité affolante. Lors d’un plan spécifique, Murnau était parvenu à superposer différents espaces par effet de transparence, alors que le couple s’embrasse au centre du cadre tandis que le décor passe soudainement d’un espace à l’autre, de la quiétude rurale au fourmillement de la grande ville.

L’idée a certes été vue ailleurs (la transition vers les funérailles de Liam Neeson dans Darkman, par exemple), mais Spielberg pousse l’idée dans ses retranchements. Appliquant ce principe à tout le flash-back de Haddock, il multiplie les fondus enchaînés entre deux scènes on ne peut plus éloignées dans l’espace et le temps, liées à l’écran par le seul point de vue du capitaine éméché. Point de vue que Spielberg adopte avec le même acharnement visuel dont Murnau fit preuve au temps du muet, offrant du même coup des transitions aussi fluides que grisantes. Détail amusant, Mathieu Kassovitz s’essaya la même année à un concept similaire, et en live, dans L’Ordre et la morale, lorsque le personnage central revit une situation de crise dont il n’a pas été témoin. Bref, à l’inverse d’un Robert Rodriguez qui voulut copier case par case la BD Sin City, Spielberg crée réellement un pont entre le 9ème et le 7ème art.

THE ADVENTURES OF TINTIN

Steven Spielberg prévisualise le plan-séquence de Bagghar à l’aide de maquettes présentes sur le plateau.

Comme le raconte Alain Baran, lorsque Spielberg envisageait en 1983 de mettre sur pied une adaptation live, il souhaitait confier la réalisation du second opus à François Truffaut. Aujourd’hui, alors que la révolution numérique amorcée (en partie) par son Jurassic Park en 1993 semble entrée pour de bon dans les habitudes du public (via un certain film de SF sorti fin 2009 où l’on croisait des créatures aux traits félins, au nez aquilin et à la peau bleue), le réalisateur de Duel s’est associé à Peter Jackson pour mettre le projet sur pied, le papa de Braindead écopant de la mise en scène du prochain opus.

Avec tout ça, peut importe que Le Secret de la Licorne n’ait pas fait l’unanimité, ni que sa suite tarde à arriver : confiée à des personnes qui connaissent les possibilités du langage cinématographique, parions que la saga vise plus loin qu’une hola critique et publique instantanée. À l’image d’un certain Edgar Wright, ici co-scénariste mais surtout réalisateur d’un Scott Pilgrim, adaptation de BD qui, un an avant Le Secret de la Licorne, paya cher au box-office le prix de sa modernité.

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Le personnage de Ramona Flowers (Mary Elizabeth Winstead) dans Scott Pilgrim, ici armée d’un marteau gigantesque au rendu volontairement pixelisé.

Voilà plus de sept ans que Le Secret de la Licorne est sorti en salles. Trois fois rien comparé aux 90 ans que le personnage créé par Hergé fête aujourd’hui, héros presque aussi vieux que L’Aurore de Murnau. Le voilà en attente de faire son retour au cinéma, art auquel on accole trop souvent le qualificatif de « révolutionnaire » dès qu’un long-métrage hollywoodien se montre plus spectaculaire que le précédent. Admettons que le 7e Art ait connu des révolutions, nous en compterions deux : l’arrivée du parlant et celle de la couleur. Deux dates qui ont modifié la conception des films autant que leur réception par le public, notre rapport émotionnel aux images.

La Performance Capture, par la manière dont elle réordonne un tournage et redessine la frontière entre live et animation, est certes une révolution mais qui se vit au pire en coulisses, au mieux durant les discussions cinéphiles. Dans les faits, le public fait-il réellement la différence entre une production Pixar, un film tourné en Performance Capture ou le dernier opus de L’Âge de glace ? Instinctivement, Le Secret de la Licorne est assimilé au cinéma d’animation en images de synthèse. Vu comment la méthode a donné des ailes à Steven Spielberg après trente ans d’attente avant d’adapter Hergé, tant pis si la Performance Capture n’a pas encore changé notre façon d’aborder le cinéma. Après tout, elle a encore tout le temps nécessaire pour y parvenir. A fortiori en attendant la suite, évoquée récemment par le duo Jackson/Spielberg, ainsi qu’un album inédit si l’on en croit le directeur éditorial des éditions Casterman.

Guillaume Banniard

(1) Propos extraits du site officiel d’Alain Baran : http://www.baransart.be/Baransart/spielberg.htm

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