Un Grand raccourci

Avec son affiche solaire mais anonyme, Un Grand raccourci risque de donner un mauvais réflexe à son futur public : cette affiche, elle est un peu banale, donc ce film, on l’a mille fois vu. Erreur.

Un Grand raccourci, c’est un film sur la jeunesse ET un film jeune. Ses protagonistes ont tout juste la vingtaine et ses réalisateurs, Clément Devilliers et Armand Foëx, vingt-deux ans. Ce n’est pas un gage de qualité, mais au moins un gage d’authenticité. S’il ne sonne pas juste, le film, au moins, sonnera vrai. Or Un Grand raccourci sonne juste, en plus de sonner vrai.

La production raconte que les cinéastes ont été impitoyables au montage. Signe de maturité car sur un premier film, on peut avoir envie d’en montrer le plus possible, rechigner à couper une scène que l’on a sué pour obtenir. Au contraire, eux sont restés au service de leur film, et cela s’en ressent : vif, rythmé, ce coup d’essai va droit à l’essentiel, tout en nous faisant ressentir la langueur d’un été qui s’éternise. « Grand raccourci », l’oxymore fait sens.

Celui pour qui l’été s’éternise le plus, c’est Patrice (excellent Olivier Rabourdin), restaurateur déserté par sa clientèle, y compris les habitués. L’homme, inquiet, passe un coup de fil à son pilier de comptoir. Au bout de la ligne, le pépé est confus. « Livraison ». « C’est pratique ». Pas besoin de mentionner Uber Eats ni Deliveroo, il a compris, et nous aussi. Le dernier fidèle a renoncé au restaurant, pourtant sa seule sortie hebdomadaire. Le voilà bercé par le techno-cocon (comme dirait Alain Damasio). Foutu pour foutu, le daron engueule son client paresseux. La scène est hilarante, la salle était hilare.

Ce même Patrice est à quatre ans de la retraite. Le restaurant est à remettre à neuf. Mais à quoi bon ? Un Grand raccourci vient à peine de commencer qu’il nous présente déjà un personnage qui songe à foutre le camp. Et il s’agit de Patrice, cinquante ans passés. A priori, il est le plus enraciné de la troupe, le plus attaché à ses habitudes.

Mais il en a ras-le-bol. D’ailleurs, sa mère vient de mourir. Une racine de moins. La vieille dame vient d’être incinérée. Le fils du restaurateur, Corentin, s’en va récupérer les cendres de la mamie. Au funérarium, la jeune Louise, conseillère funéraire un peu larguée.

Début d’une conversation lunaire sur la dispersion des cendres, sans musique aucune pour souligner le malaise. Il s’installe pendant les silences. La salle, réceptive, comble les blancs par ses éclats de rire. Ces jeunots sont dépassés par la situation, par la mort, par l’après. Mais ils sont sans malice, donc adorables. La mamie, de là-haut, doit en rire aussi.

Corentin a un cousin, Grégoire. Plus mature, il sera la voix de la raison au milieu du deuil impossible. Louise, croque-mort en intérim, sera bientôt inscrite à un concours de miss sous l’impulsion de Maeva, qui rêve de manager une future star. Un moyen comme un autre de quitter la campagne.

Un Grand raccourci, c’est le microscope dont le cinéma français avait besoin. Celui qui cherche du récit là où pas grand chose ne se passe. Celui qui rit et pleure avec la France du milieu, à sa hauteur. Il n’est pas nouveau, ce microscope. Chien de la casse s’en servait. Pas encore vu mais Le Roman de Jim semble s’en servir, aussi.

En leur temps, Les Démons de Jésus et La Vie de Jésus s’en servaient. Mais Un Grand raccourci a un truc bien à lui. Un truc qui renvoie, toutes proportions gardées, à Furiosa et Princesse Mononoké. Ce truc, c’est l’amitié pure. Il n’y a aucune histoire d’amour dans Un Grand raccourci.

Aucun crush, aucun premier émoi, aucun baiser. Tout juste de brefs sous-entendus. Le coeur battant du film, c’est l’amitié de Grégoire et Corentin, cousins face au deuil. Le coeur battant du film, c’est l’amitié de Louise et Maeva, lancées dans ce concours de beauté avec la même détermination prolo que la famille de Little Miss Sunshine.

Et le coeur du film, c’est enfin l’amitié que garçons et filles se portent les uns aux autres. Il est d’un naturel absolu, ce film de potes. Il est d’une spontanéité permanente, ce premier long qui ne trahit jamais son petit budget.

L’amour, pas le temps pour ça car Un Grand raccourci, son vrai sujet, c’est demain. Que faire si demain, mamie disparaît ? Que faire si demain, le restaurant ferme ? Que faire si demain, une occasion en or se présente ? Avec nos dégaines, est-ce qu’on osera la saisir, cette occasion ?

Et bon sang, que faire si demain on est encore là, comme hier et avant-hier ? Est-ce que demain, enfin, on arrivera à faire un truc ? Il le faut, à tout prix. Quitte à monter une entreprise de dératisation frauduleuse, après avoir soi-même mis des rats chez les futurs sinistrés.

Alors que lui manque-t-il, à ce Grand raccourci ? Une mise en scène moins démonstrative. Soucieux de bien faire, les jeunes réalisateurs verrouillent leur film. Si ce premier long passe vite, on en retient le fond davantage que la forme, la matière vivante (que de comédiens brillamment dirigés, en un premier film) davantage que la technique. Un films d’acteurs soigné, à défaut d’être virtuose. Vu la passion manifeste des deux cinéastes (ils portent la promo sur leurs épaules, main dans la main avec le distributeur), parions que c’est seulement partie remise.

Bref, ne laissez pas son affiche quelconque vous priver de lui laisser une chance. Perdu au milieu des blockbusters du cinéma d’auteur (Soudain et Fjord, grands vainqueurs de Cannes), Un Grand raccourci est le bol d’air qu’il prétend être, comédie dont la campagne bretonne est le seul horizon.

Pari réussi, on a vraiment envie que les personnages s’émancipent, foutent le camp. Et en même temps, on aimerait qu’ils restent là éternellement, pour le seul plaisir de partager leurs plans foireux, leurs fous rires et leurs coups de sang, sentiment confirmé par le choix musical de l’épilogue, coup de génie en soi.

Guillaume Banniard

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