« Qui est le personnage principal de ce film ? ». La question posée en bonus par Melvin Zed résume le malentendu autour de L’Attaque des fourgons blindés.
En 1978, cette excellente production australienne a été vendue sur une phrase d’accroche incongrue : « Les plus chanceux n’y perdront que leurs orteils » ! Ceci fait référence à une fameuse scène de torture de L’Attaque des fourgons blindés, où l’un des convoyeurs se fait couper un doigt de pied. Résumer le film à ce seul passage était aberrant, même en 1978 lorsque tous les pays cherchaient à surfer sur le scandaleux triomphe de Massacre à la tronçonneuse.

En 2025, le film est perçu différemment. En effet, le film est si écrit qu’il est difficile de désigner un protagoniste principal parmi ces convoyeurs de fonds, leur syndicat et leurs supérieurs. L’Attaque des fourgons blindés entremêle ses personnages avec un appétit constant, assumant ses origines littéraires : le film est adapté du roman Money Movers de Devon Minchin, ancien pilote de chasse pendant la Seconde guerre mondiale reconverti dans le transport de fonds. Il vend sa société en 1970. Elle se fait braquer en 1972.
L’auteur s’était déjà retiré dans le Queensland, au nord de l’Australie, où il se lance dans le commerce de bananes et d’ananas, lorsque le braquage a lieu. Il en tire néanmoins le roman Money Movers, ce qui lui vaut d’être accusé d’avoir braqué son ancienne société. Le réalisateur Bruce Beresford, pendant ce temps, rêve de tourner The Ferryman, film d’époque situé en 1900 et inspiré d’une affaire de meurtre. Après signature, les producteurs veulent tout autre chose : « Voyez le contrat. On va faire des films, mais il n’y est pas précisé lesquels. »
Déçu, Beresford, en se promenant dans une libraire d’occasion, tombe sur Money Movers. Le compromis est tout trouvé, son prochain film s’inscrira dans un genre alors inexistant en Australie.
Débutant par une intense scène de braquage et conclu par un gunfight d’une violence inouïe, L’Attaque des fourgons blindés, entre ces deux morceaux de bravoure, s’amuse à dépeindre par le menu les relations humaines tissées par les hommes du métier. Prolos éternels qui manient des sommes folles, gardiens de nuit incompétents qui se font braquer le cul à l’air en pleins ébats avec une collègue… Les hommes du récit sont solides, rugueux, mais tout sauf héroïques. Un sens du quotidien qui nourrit de bout en bout ce récit choral.
De passage à Melbourne, le cinéaste Bruce Beresford est allé voir son propre film le 2e jour de sa sortie. Trois personnes dans la salle. Bide annoncé, bide effectif. L’Attaque des fourgons blindés tombe dans l’oubli. Le découvrir en blu-ray, près d’un demi siècle plus tard, est une revanche d’autant plus méritée que le long-métrage peut enfin être réinstallé auprès d’un lointain héritier, Blindés de Nimrod Antal, lui aussi centré sur un petit groupe de convoyeurs qui ont pour projet de braquer leur propre fourgon.
Longtemps après ce flop immérité, Bruce Beresford s’était amusé à revoir un long-métrage d’Akira Kurosawa qu’il adorait étant enfant. Très déçu, il trouva que le film a vieilli et s’était dit que si un Kurosawa peut vieillir, ce n’est même pas la peine qu’il revoie, lui, ses propres films. La résurrection de L’Attaque des fourgons blindés, dans l’éclatante copie éditée par Badlands, donne tort à son réalisateur.
Sorti un an avant le premier Mad Max, L’Attaque des fourgons blindés pourrait aujourd’hui passer pour une pure série B nerveuse, ce qu’il est en partie. Le film de Bruce Beresford, d’une brutalité inouïe dans ses scènes d’affrontement, est aussi la chronique amère d’un quotidien où le pognon est à portée de mains. En cela, et parce qu’il dépeint avec férocité les réunions syndicales qui rythment la vie des convoyeurs, L’Attaque des fourgons blindés est à aborder comme l’équivalent australien du génial Blue Collar de Paul Schrader, fusillades en prime.

Du pur cinéma d’artisan, sec et brutal, dont l’intérêt qu’il porte à ses personnages l’élève bien au-dessus du fond de tiroir où son propre metteur en scène semblait l’avoir abandonné.
Un constat partagé par le blu-ray français qui compte 1h30 de suppléments ad hoc. Parmi eux, un réjouissant making-of rétrospectif et deux interventions passionnées du déjà cité Melvin Zed, co-réalisées par Badlands et Le Chat qui fume.

