Sélection subjective de fictions qui traitent des attentats du 11 septembre 2001 et de son « après », de façon plus ou moins directe.
1. La Cellule de Hambourg (Antonia Bird, 2004)
Une telle audace était impensable en 2004, et pourtant. La grande et regrettée Antonia Bird, épaulée par la productrice Finola Dwyer, filme le parcours de Ziad Jarrah, étudiant libanais embrigadé par les futurs terroristes. Avec eux, le jeune homme participera au détournement des vols. Mais avant cela, il faut l’approcher, le convaincre, le former.
Ce sont ces mécanismes qu’observe La Cellule de Hambourg. Ni asocial, ni marginal, Ziad Jarrah avait l’intelligence nécessaire pour refuser l’embrigadement, mais il y cède. Comment donner envie au public de suivre un tel protagoniste ? En trouvant l’équilibre entre honnêteté intellectuelle et efficacité narrative. Riche, le long-métrage d’Antonia Bird interroge avec lucidité les rouages du djihadisme.
Immense téléfilm, tendu et documenté, La Cellule de Hambourg est en réalité un film pré-11 septembre 2001. Il décrit avec force l’organisation et ne reconstitue pas les attentats, mais se termine sur les images d’archives de cette matinée funeste. Des images connues du monde entier mais qui n’ont jamais été aussi fortes, au sein d’une fiction, qu’en point final de ce film passionnant.

2. La 25ème heure (Spike Lee, 2003)
Serait-ce, encore aujourd’hui, le plus grand film américain du siècle naissant ? Montgomery, dealer aisé, reçoit une visite de la DEA chez lui. Les agents savent où fouiller. Monty a été balancé mais, lui, ne balancera pas. Fin de la fête. Dans vingt-quatre heures, il doit se rendre en cellule, où il restera sept ans. Vingt-quatre heures pour faire ses adieux. Aux amis, à la famille et, au fond, à New York.
New York. Le protagoniste central du chef-d’œuvre de Spike Lee. Majestueuse et dormante, elle porte encore la cicatrice des attentats : sa célèbre skyline ne sera plus jamais la même. Trader arrogant mais lucide, le personnage interprété par Barry Pepper vit près de ce qu’il reste des tour jumelles. Lui et Philip Seymour Hoffman, vieux garçon un peu gauche, regardent Ground Zero en contrebas. Ils discutent du temps passé, de Montgomery, de leurs liens affectifs bientôt en ruines.
Ce dialogue en plan-séquence, bouleversant de pureté narrative, mêle l’intime et la grande histoire avec un sens du cadre qui évince toute reconstitution. Deux personnages fictifs, un dialogue à vif et, au sol, des ouvriers qui travaillent, en pleine nuit, dans les décombres. Un sommet de grâce et d’intelligence auquel se hisse, à vrai dire, l’ensemble de La 25e heure. La musique signée Terence Blanchard, somptueuse, scelle l’émotion qui parcourt cette marche funèbre.

3. Vol 93 (Paul Greengrass, 2006)
Par la force des choses, Vol 93 est le miroir de La Cellule de Hambourg d’Antonia Bird. Comme sa compatriote britannique, Paul Greengrass fait le pari du réalisme. La Cellule de Hambourg s’achève sur le décollage des quatre avions détournés. Vol 93, lui, commence avec le décollage. Contrairement à La Cellule…, Vol 93 ne s’intéresse pas au passé des terroristes mais au présent des passagers, des pilotes et des contrôleurs aériens.
Attente, embarquement, décollage. Personne ne savait, personne ne se doutait. Le public, lui, sait. Présent dans la salle, il a fait le choix de se confronter à l’inéluctable. Conscient de toucher à la plus grande blessure récente du peuple américain, Paul Greengrass conserve les principes de mise en scène éprouvés sur Bloody Sunday – caméra portée, mobilité du cadre et observation percutante des événements.
Vol 93 capte la terreur des passagers autant que le courage de ceux qui, se sachant condamnés, ont agi. Les terroristes, mis en échec, meurent dans le crash avec les otages, sans que l’avion n’atteigne sa cible. Paul Greengrass insuffle à son film une tension insoutenable au fil d’actes simples, quotidiens, jeté dans une foule qui n’a pas la moindre idée de l’horreur à venir. Il termine son récit avec eux, à bord, dans un silence soudain.

4. Le Royaume (Peter Berg, 2007)
Le cinéma d’action a-t’il un droit de réponse ? Le Royaume met le doigt sur cette question plus volontiers éthique que cinématographique. Les années 1980 et 1990 sont finies, le public américain a bien du mal à se détendre devant des gros bras cassant du terroriste. Déplaçons donc la menace. Fusillade à Riyad, Arabie Saoudite, dans une zone de sécurité réservée aux familles américaines. Des hommes déguisés en policiers saoudiens ont ouvert le feu.
L’attaque n’est qu’un piège tendu pour que les autorités américaines investissent la zone. Une fois les secours bien installés, une bombe explose, faisant cette fois plus de cent victimes dont Francis Manner, agent du FBI. Le département de la justice tient à ne pas jeter d’huile sur le feu et s’oppose à l’envoi d’enquêteurs sur place. Seul un petit groupe obtient gain de cause, quatre agents au total. L’un d’eux, ami de Francis Manner, fera tout pour capturer les responsables.
Production franco-allemande, Le Royaume ne cache pas ses passions revanchardes à l’égard du terrorisme international mais aborde le problème avec une conviction constante. Sur cette terre étrangère, les agents sont tout sauf bienvenus, particulièrement honnis par une police saoudienne déjà humiliée par l’infiltration de terroristes dans ses rangs. Palpitant film d’action qui appuie l’arrogance nécessaire pour enquêter en milieu hostile, Le Royaume se clôt sur vingt minutes de tension explosive et un épilogue amer, où chaque camp jure d’anéantir ses adversaires restés en vie.

5. Zero Dark Thrity (Kathryn Bigelow, 2013)
Ce début de XXIème siècle a connu son lot de grands films obsessionnels. Memories of Murder (Corée du Sud), Zodiac (USA) et La Nuit du 12 (France) sont tous trois tirés d’une histoire vraie, et content tous trois la traque d’un tueur en série. Arrimés aux faits, ils se terminent sur une impasse. Ni les enquêteurs, ni le public, ne saura qui est l’assassin.
En illustrant la traque d’Oussama Ben Laden, Zero Dark Thirty promettait de rejoindre ce corpus. Pensé, écrit et produit en amont de la capture du leader d’Al-Qaïda, Zero Dark Thirty devait lui aussi déboucher sur un point d’interrogation. Or, la réalité rattrapa la fiction. La mort de Ben Laden contraint Kathryn Bigelow et son scénariste Mark Boal a réécrire la fin de Zero Dark Thirty, qui montre désormais l’assaut.
Paradoxalement, le film en devient encore plus obsessionnel, encore plus pétri de frustration, de solitude. Deux heures de pistes froides, d’obstacles bureaucratiques et de fatigue mentale. Comprimé en une scène nocturne, dépourvu de spectaculaire, le raid final laisse le public aussi exsangue que son héroïne (brillante Jessica Chastain), seule dans le ventre d’un avion militaire.
A-t-elle perdu des proches dans l’effondrement des tours ? Nous n’en saurons rien. Aucun argument mélodramatique pour attendrir le spectateur. Seuls comptent le travail et la ténacité nécessaires pour accomplir la mission. Celle-ci achevée, tout s’immobilise, y compris le personnage. Un fantôme de plus parmi ceux du 11 septembre 2001.

Classement réalisé par Guillaume Banniard

