Manhunt

Un matin, les créatifs de Rockstar ont fait ce constat accablant : leurs GTA, c’est super, mais c’est encore trop tendre. Casser du flic, cogner des putes, braquer, rigoler, d’accord, mais tout ça se passe au soleil, en toute liberté. Maintenant qu’ils ont mis le doigt sur ce que redoute le citoyen moyen (dans la vraie vie) et tout ce qu’il fantasme (à l’écran), il était temps de passer la vitesse supérieure.

Sorti en 2003, Manhunt s’est rapidement taillé une réputation de jeu glauque et ultra-violent, statut confirmé par sa suite Manhunt 2, interdite d’exploitation en Italie, en Suisse, au Royaume-Uni et en Irlande. La grande qualité des Gran Theft Auto est de rentrer dans le lard des travers de leurs époques respectives, pour mieux les transformer en mécanismes ludiques aptes à titiller la mauvaise conscience du joueur.

Rockstar ayant une connaissance pointue des films dont ils reprennent et transcendent les qualités (Scarface en tête, pour le mythique GTA Vice City), leurs jeux ont le don d’agacer les garants de la bonne morale. Le vent en poupe, ils se sont complètement lâchés sur Manhunt, et à raison. Au début des années 2000, la télé-réalité commence à trouver sa place dans les foyers, sacralisant un voyeurisme que Rockstar ne pouvait ignorer.

Le jeu débute par l’exécution capitale de notre avatar, Cash, taulard qui se réveille non pas en Enfer suite à l’injection, mais bien vivant, dans une pièce vide. Il s’empare d’une oreillette et on lui révèle le pot aux roses : Cash a été sauvé pour participer à un jeu de la mort. Votre but sera de survivre dans les divers lieux glauques où on vous lâche, tous plus ou moins peuplés de loubards prêts à vous faire la peau. Le tout en compagnie d’un cousin pervers de La Voix de Loft Story !

Au fur et à mesure qu’on progresse, l’envie d’aller exploser le grand manitou se fait de plus en plus irrépressible, tant l’inconnu aux commandes du show nous susurre des ordres et des compliments au fil du carnage : plus de sang ! Plus vite ! Bravo ! Car, et c’est là le coup de génie de Rockstar, nos exploits sont filmés par diverses caméra de surveillance. De condamné à mort, Cash est devenu performeur pour un snuff movie à grande échelle.

Il est possible, à nos risques et périls, d’attaquer les ennemis de front, ou bien de se glisser dans leur dos pour les occire. Lorsqu’on choisit la discrétion, les exécutions disposent de trois niveaux de violence différents, selon le temps que vous attendrez avant de frapper. Bain de sang assuré pour les plus patients, d’autant que chaque mise à mort réussie est vue à travers le filtre poisseux des images de surveillance. Tout au long de Manhunt, pas de manières : barre de fer, batte de baseball, pistolet à clous… Tout est bon pour saigner son prochain.

Mais le plus grand plaisir de Manhunt, chose inattendue pour un jeu réputé bourrin, c’est l’attente. Car tout le principe est de se planquer autant que possible dans des zones d’ombre pour vous protéger d’ennemis trop nombreux, avant de les dérouiller de la manière la plus opportune. Manhunt est ainsi un mélange parfait de violence hardcore et de suspense pur, ligne qu’il maintient tout le long de son crescendo.

Enfin, nous avions lu que le jeu a vieilli. Mensonge, Rockstar ayant soigné son atmosphère : rats qui viennent bouffer les cadavres, pendus en guise de décoration, dialogues salés des sbires à votre recherche, etc. Si on prend Manhunt pour ce qu’il est, un jeu à l’ancienne aux mécaniques bien huilées, on oublie très vite l’IA répétitive des PNJ pour savourer la liberté de ton hallucinante d’un récit provocateur.

S’il fallait chercher deux références possibles, Manhunt, c’est un peu la lucidité de Network couplée à la violence de Forced Entry, mythique vietsploitation où un vétéran poursuit ses sales besognes une fois rentré au pays. En nous mettant dans la peau d’un type prêt à être exécuté, Rockstar touche à une amoralité qui forme le pendant névrotique des GTA, hanté par une nuit perpétuelle. C’est dire si, une fois maîtrisée sa caméra un peu raide, Manhunt colle à la peau.

Gloire soit donc rendue à Rockstar pour leur folie, accouchant en 2003 d’un palpitant jeu d’action/infiltration dont les mécaniques simples mais efficaces procurent, en 2024, un plaisir subversif hors-normes.

Guillaume Banniard

Laisser un commentaire