L’Œuvre des Wachowski : la matrice d’un art social

Paru fin 2021 sous la plume du Ciné Club de M. Bobine, L’Œuvre des Wachowski a l’avantage du recul. Certes écrit avant la sortie de Matrix Resurrections, cet essai ne se contente pas de surfer sur le retour de la saga Matrix. Il est plutôt le fruit d’une longue observation du travail des Wachowski depuis leurs premières armes au cinéma, le thriller Bound.

Aborder l’œuvre des Wachowski, c’est s’exposer au piège du catalogue de références. Piège car, citer et classer les références philosophiques, littéraires et filmiques de Matrix, Jupiter Ascending ou encore Sense8 n’est, en soi, pas vain : ce sont autant de portes d’entrées pour le public.

Première qualité de L’Œuvre des Wachowski : ses trois auteurs ne craignent pas cet aspect catalogue de références. Ils s’y attaquent mais, conscients des limites de l’exercice, le transcendent dès les premiers chapitres. Pensé comme un essai « poupées russes », l’ouvrage dans son entier ressemble à un film des Wachowski.

Un en particulier : Cloud Atlas, fresque de 3h coréalisée avec Tom Tykwer qui mêle six récits à six époques différentes. La plume du Ciné-club de M. Bobine fait sien ce millefeuille narratif et explose les verrous d’une analyse chronologique, nous entraînant dans la filmo des sœurs Wachowski par des chemins de traverse.

Rencontre avec les auteurs de l’ouvrage, au micro de Samir Ardjoum.

Les Aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8ème dimension, Doctor Who, William Gibson et, même, le roman français Niourk de Stefan Wul, publié en 1957 et dont « l’humanité revenue à l’état primitive » rappelle le segment futuriste de Cloud Atlas… Au lieu d’inventorier platement les possibles sources qui charpentent la filmo des Wachowski, l’ouvrage passe d’un film à l’autre au gré d’inspirations thématiques.

Les cinéastes étant très peu enclines à commenter leur propre travail, L’Œuvre des Wachowski aborde leurs films avec cet obstacle en tête, rappelant combien la parole des deux sœurs est prudente.

L’approche de Yoan Orszulik, Julien Pavageau et Aurélien Noyer est, en cela, soucieuse de pédagogie. Ainsi, on ne compte plus les définitions utiles au néophyte en bas de page, socle qui permet aux auteurs d’expliciter la nuance entre cliché et archétype pour ensuite lier, un peu plus loin, l’œuvre des Wachowski à celle de William Shakespeare.

Rapprocher deux réalisatrices souvent méprisées d’un totem aussi intouchable amène également le trio à commettre ce sacrilège sur le terrain du cinéma, lorsqu’ils affirment que la démarche des Wachowski, leur façon de traiter leurs collaborateurs à parts égales sur le plateau, est à mettre au niveau de Michael Powell et Emeric Pressburger.

Voilà qui répare les sempiternels « philosophie de comptoir » et autres avis à l’emporte-pièce qui ont tant nui à la réception des films des Wachowski depuis Matrix Reloaded. Libéré de la stricte analyse de mise en scène, L’Œuvre des Wachowski : la matrice d’un art social contient un chapitre passionnant dédié à V pour Vendetta, film de James McTeigue scénarisé par les Wachowski, le temps d’une comparaison narrative avec la BD d’origine.

V pour Vendetta – Alan Moore et Dave Gibbons, 1982-1990.

La filmo des deux sœurs, toute érudite qu’elle soit, est avant tout plurielle. Ainsi, le spectateur porté sur l’hindouisme vivra la séance de Matrix Revolutions d’une manière différente de celui uniquement connecté à la culture cyberpunk, tout comme Speed Racer, adaptation d’une série animée japonaise, pourra directement parler au cœur des joueurs de Wipeout. Une qualité que l’ouvrage comprend et défend ardemment, jusqu’à convoquer le concept philosophique du rhizome cher à Gilles Deleuze et Félix Guattari.

Mais pour résumer l’efficacité de l’ouvrage, il suffit de s’arrêter sur ce comparatif entre les Wachowski et Quentin Tarantino dans leur emploi du cinéma d’animation :

«Dans Kill Bill, le flash-back qui raconte le passé d’O-Ren Ishii est une parenthèse stylistique qui n’a pas d’autre occurrence dans le diptyque. La démarcation entre cette scène et le reste du long-métrage est nette et immédiatement assimilable pour un spectateur, au contraire de Speed Racer qui n’hésite pas à mêler au sein d’un même plan l’animation et le live, et ce dès l’introduction du film, où le jeune Speed voit ses dessins prendre vie à l’école».

La filmographie des Wachowski est d’une rare générosité. En dehors des fois où Lana travaille en solitaire, difficile de savoir quel élément est à mettre au crédit de quelle sœur. De même, difficile de savoir quels chapitres, quelles idées sont à mettre au crédit de Julien Pavageau, Yoan Orzulik et Aurélien Noyer dans L’Œuvre des Wachowski : la matrice d’un art social, dont la lecture est à peu près aussi galvanisante que l’écoute de Mona Lisa Overdrive, morceau de Don Davis qui rythme la fameuse course-poursuite de Matrix Reloaded.

Bref, L’Œuvre des Wachowski est un plaisir d’approche transversale, depuis complété par une analyse du 4ème opus. Dépourvu d’illustrations, l’objet pourrait passer pour un essai aride, hermétique. C’est tout l’inverse, tant les plumes de ce travail collectif sont soucieuses d’accessibilité, de clarté. Comme l’est, depuis toujours, Le Ciné Club de M. Bobine.

Guillaume Banniard

Ouvrage disponible chez Third Editions

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