Gemini Man : réticence rétinienne

L’utilisation de la 3D par Alfred Hitchcock sur Le Crime était presque parfait, celle par Jack Arnold sur L’Etrange créature du lac noir ou encore par Jean-Luc Godard sur Adieu au langage, le format IMAX et son emploi récent, sur tout ou partie de certains longs, par Christopher Nolan… A petite ou grand échelle, le cinéma mute, se cherche. Mais sa constante majeure reste le défilement de 24 images/seconde, cadence minimale nécessaire au phénomène de persistance rétinienne qui donne l’illusion d’images en mouvement. Modifier cette règle, ou plutôt cette habitude, c’est toucher à l’essence même du cinéma, pour le pire comme pour le meilleur.

Le précédent film de Ang Lee, Un jour dans la vie de Billy Lynn, tourné en 3D et à 120 images par seconde, n’avait pas bénéficié d’une seule salle de projection en France permettant de l’apprécier dans ce format. Une séance en 2D à 24 images/seconde (ou 24 fps en anglais), voilà tout ce que le spectateur français pouvait se mettre sous la dent. Pas de quoi s’en offusquer, tant la promotion, le distributeur et (en toute logique) les exploitants n’avaient pas mis l’accent sur cette petite révolution en coulisses. D’ailleurs, il est amusant de revoir la bande-annonce de Billy Lynn, qui paraîtra incroyablement pompeuse à tout spectateur qui n’est pas au fait du procédé technique employé par Ang Lee – procédé qui n’est, au passage, jamais explicité par ledit trailer.

« Qu’on se le dise : c’est ici que tout a commencé ». Qu’est-ce qui a commencé, au juste ? Eh bien le fameux HFR (pour High Frame Rate), soit une projection qui dépasse les 24 images/seconde auxquelles nos cerveaux sont habitués. Le seul à avoir tenté l’expérience jusqu’ici était Peter Jackson, dont la trilogie du Hobbit fut proposée, dans certaines salles, à 48 images par seconde, en plus de la 3D. Doubler le nombre d’informations visuelles avait de quoi perturber n’importe quel spectateur, au point qu’on reprocha à l’ensemble un rendu désagréable, artificiel, y compris parce que la technologie laissait souvent sur le banc de touche des « défauts » propres au 24 fps – saccades lors des mouvements de caméra les plus brusques, et effet de flou accepté depuis longtemps par le public.

Si le procédé s’avérait puissant lors de certains passages-clés (l’arrivée à Goblin Town, la joute verbale entre Gollum et Bilbo), on peut comprendre son rejet tant Le Seigneur des Anneaux avait su nous plonger corps et âme dans son univers-monde, là où le HFR, par sa simple présence, rappelle en permanence au public qu’il est dans une salle de cinéma, et non en Terre du milieu. Difficile d’affirmer qu’il s’agit d’une réticence affective davantage que d’un refus technologique, tout comme il est compliqué de savoir si toutes les salles adaptées ont proposé une projection de qualité à l’époque. Mais la perspective de voir Ang Lee s’aventurer sur le terrain du HFR 120 fps était diablement excitante à l’époque de Billy Lynn, le film n’appartenant à aucune saga susceptible de nourrir un affect trop solide vis-à-vis de l’histoire racontée.

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Le Hobbit : Un voyage inattendu (Peter Jackson, 2012)

Un jour dans la vie de Billy Lynn mettant en scène un jeune soldat ayant commis un acte de bravoure désintéressé sans savoir qu’il était filmé, et devant, lors de son retour au pays, faire face immédiatement à une popularité gérée en haut lieu, l’ensemble du long-métrage parlait d’image (publique et privée, manipulée et portée en étendard), et se prêtait logiquement à un traitement dont la modernité formelle traduit le ressenti du protagoniste – stress post-traumatique, gestion de la célébrité, éloignement familial… Vu à 24 images par seconde, Billy Lynn s’avérait plutôt agréable à suivre mais frustrant de bout en bout, le spectateur averti du projet ayant pleinement conscience de ne pas réellement voir le film. Pour caricaturer, on sortait de la salle avec l’impression d’avoir vu Les Chaussons rouges dans une VHS recadrée, ou de découvrir Lawrence d’Arabie sur un smartphone en fin de vie. On exagère, mais c’est aussi pour souligner l’importance du HFR dans l’appréciation de Gemini Man, le film en lui-même étant, quant à lui, cent coudées au-dessous des travaux précédents de Ang Lee, L’Odyssée de Pi en tête.

Grosse production chapeautée par Jerry Bruckheimer, Gemini Man déroule une intrigue tout droit sortie d’un actioner des années 1990, où un assassin mercenaire joué par Will Smith, sur le point de raccrocher, est pris en chasse par un clône de 30 ans son cadet. Un argument qui a le mérite de laisser libre cours à l’inventivité du cinéaste qui en a la charge, tant ce point de départ rappelle un énième boss final de beat’em all où le joueur, après avoir vaincu tous ses adversaires, doit faire face à son double. La chose est toujours plus amusante lors de parties en multijoueurs, lorsque deux avatars au potentiel martial identique s’affrontent avec plus ou moins de dextérité, selon le niveau des deux potes aux commandes. Rien d’aussi excitant au programme de Gemini Man, le film suivant les rails balisés d’un affrontement qui évacue toute idée de caractérisation étoffée, y compris le trouble possible du flingueur aguerri face à son double.

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A la fois banal dans son ensemble et inouï lors de ses fulgurances, Gemini Man fascine uniquement par le projet de mise en images de Ang Lee, fondu (pour ne pas dire prisonnier) du cahier des charges d’un produit de consommation courante. On vous conseillerait donc volontiers, si l’expérience vous tente, d’aller vous aussi voir Gemini Man en HFR 120 fps 3D, tant ses scènes d’action se montrent grisantes, chaque image profitant à plein de la lisibilité rendue possible par le HFR, et ouvrant du même coup une fenêtre sur l’avenir du cinéma à grand spectacle. Une fois n’est pas coutume, le HFR, contrairement à la 3D, l’IMAX, la 4DX ou même l’Odorama en son temps – qui sont autant de tentatives de cinéma augmenté-, est une évolution profonde du media, car le procédé questionne les acquis de l’oeil humain après bientôt 130 ans de cinéma en 24 fps. L’ennui, c’est qu’il y a, a priori, à peine deux endroits en France qui diffusent Gemini Man dans ces conditions, à savoir la salle Dolby Cinéma du Gaumont Wilson de Toulouse et celle de Beaugrenelle, en Île de France.

Dans le fond, la démarche de Ang Lee est aussi louable que jouissive, mais l’écart entre les ambitions du réalisateur de Tigre & Dragon et leur accessibilité se montre encore bien trop grande pour que l’on puisse conseiller sans réserves de traverser la ville (ou le territoire français !) afin de profiter du spectacle innovant qu’est Gemini Man, d’autant que le film en lui-même, bien fichu mais anecdotique et très plan-plan dans son déroulement narratif, nous aurait sûrement laissé de glace sans l’apport du HFR et l’attention qu’y prête le cinéaste.

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En l’état, il faut donc attendre qu’un projet allie le fond et la forme, soit un film puissant soutenu par ce procédé neuf, afin que le High Frame Rate ne soit plus un débat de niche. Pour l’anecdote, les studios Pixar avaient, en 2003, laissé tomber les premiers tests de rendu aquatique pour Le Monde de Némo. La raison ? Le résultat était tellement réaliste qu’il perdait en charme et en fantaisie, au point de pousser ses concepteurs à fuir cette perturbante sensation de photoréalisme.

De son côté, Ang Lee semble bien décidé à aller explorer ce qui se passe au-delà des limites supposées de la persistance rétinienne. Cet objectif, il le poursuit aujourd’hui au sein d’un blockbuster quelconque, mille fois vu et revu et qui propose pourtant du jamais vu. Frustant et grisant, plat et inouï, Gemini Man est à la fois en avance sur les modes actuelles et désuet dans son contenu. La prestation de Will Smith, tout en oeil humide et air pénétré, achèvera sans doute la lecture superficielle à laquelle le projet semble condamnée, la puissance immersive déployée par les 120 images/seconde se trouvant noyée dans la promo par le show d’une star qui retrouve la jeunesse du Prince de Bel Air grace aux prouesses de rajeunissement du studio WETA.

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La naissance du personnage incarné (deux fois) par Jean-Claude Van Damme dans Replicant (Ringo Lam, 2001), bientôt lancé à la poursuite de son double criminel.

On regrette presque que la star vampirise autant un projet qui lui doit néanmoins beaucoup (on doute que Ang Lee ait pu expérimenter à tout de bras sur un film si coûteux sans la présence d’un comédien aussi bankable) tant Smith occulte la présence de Mary Elizabeth Winstead, dont le jeu éclipse celui de son partenaire. Dommage, car l’ensemble aurait pu se hisser à hauteur d’une très bonne série B façon Replicant de Ringo Lam, ici avec les moyens d’un blockbuster d’avant-garde.

Attendons donc quelques années pour revenir vers ce film-ci et Un jour dans la vie de Billy Lynn, lorsque le HFR se sera démocratisé dans un plus large de parc de salles, histoire de mesurer le travail de défrichage accompli par Ang Lee et son équipe.

Guillaume Banniard

Note : Pour une explication claire et richement illustrée du HFR, on vous renvoie vers la courte vidéo que Le Ciné-club de M. Bobine a consacré au procédé.

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