Born to Be Blue : le blues du trompettiste

Fruit de la rencontre du cinéma et de la musique, de deux passionnés de jazz en général et du travail de Chet Baker en particulier, le long métrage de Robert Budreau est un bel objet culturel sacrifié à l’autel du profit.

Ethan Hawke, acteur, auteur, réalisateur et musicien a été poursuivi toute sa vie par le fantôme de ce génie de la musique qu’est Chet Baker, disparu il y a plus de 30 ans. Après son premier succès en tant que comédien, Le Cercle des poètes disparus, il se voit proposer d’incarner cet artiste torturé dans sa prime jeunesse. L’offre vient d’ailleurs de celui qui lui donnera quelques uns de ses plus beaux rôles, Richard Linklater, signataire de la trilogie Before Sunrise/Before Sunset/Before Midnight. Faute de financement, ce projet de biopic ne verra pas le jour mais les deux hommes ne se lâcheront plus tout au long de la trilogie, qui s’étale (pour l’instant) sur dix ans. (1)

Reste que la passion de Ethan Hawke pour Chet Baker ne faiblit pas. 25 années plus tard, il est donc tout naturel que l’acteur s’intéresse au projet de Robert Budreau et finance son tournage. Naturel, aussi, que le réalisateur lui confie le rôle du génie de la trompette tant l’implication du comédien -et sa ressemblance avec le vrai Baker-, sont évidentes. Film habité, Born to be blue aurait mérité d’être découvert bien plus tôt dans les salles françaises (2), et dans un nombre de copies bien plus conséquent.

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Photographie mouvante d’une époque, d’une société en évolution, il dépeint de façon parcellaire le parcours d’un jeune homme blanc évoluant dans un milieu essentiellement dominé par des talents afro américains, et qui a pour modèles quelques génies tels que Dizzie Gylepsie ou Charlie Parker, tout en entretenant une rivalité fructueuse avec Miles Davis. Biopic intelligent, Born to be blue fait le choix de la concision plutôt que de l’éloge exhaustif. Avec une durée de 95 minutes, l’ensemble ne s’attarde ni sur la jeunesse ni sur la fin de Chet Baker, y préférant une tranche de vie sans début ni fin.

Sur le fond, en plus d’afficher l’amour d’un couple mixte à une époque où la chose était très mal vue, Ethan Hawke a exigé du réalisateur que sa partenaire Carmen Ejogo ait une place aussi importante que la sienne au sein de l’histoire afin d’appuyer l’importance de cette femme dans la vie du musicien. Il s’agit d’ailleurs d’un personnage inventé de toutes pièces, belle manière d’affirmer qu’un élément de fiction peut toucher du doigt l’essence d’un personnage réel, a fortiori celle d’un jazzman blanc dont la passion l’amène à côtoyer les plus grands musiciens afro américains de son temps. Dommage qu’à force de souligner sa présence, le cinéaste et son comédien parasitent quelque peu le reste du récit : le roi du cool jazz californien des années 1950 est ici à une période charnière de sa vie et de sa carrière, or ce personnage secondaire fait parfois de l’ombre au protagoniste, bien que le duo de comédiens fonctionne à merveille.

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Accro aux drogues dures, Chet Baker est, dans Born to be Blue, tiré de sa prison par un producteur, le fameux Dino De Laurentiis,  souhaitant tourner un film sur sa vie et ses heures de gloire avant qu’il n’entame sa descente aux enfers. Ironie du sort, pas plus que le biopic de Linklater, ce film dans le film ne verra le jour. Tabassé par les dealers auprès desquels il s’est endetté, Baker est contraint à une lourde rééducation physique et mentale sans aucune certitude de recouvrer ses capacités de trompettiste. À cheval entre des flash-backs en noir et blanc et le présent de Chet Baker, Born to be Blue raconte ainsi la rencontre du musicien avec une femme qui le soutiendra autant que possible, son point de vue épousant peu à peu celui du public.

Court chapitre dans la vie de l’artiste, le film se sert de faits avérés pour imaginer une partition fidèle à l’homme qu’il était. Censé se dérouler en plein cœur de la Californie, le Canadien a préféré tourner dans les splendides décors de son pays natal. Le spectateur ne perd rien au change sur ce plan là, tant l’approche visuelle de Burdeau respire l’authenticité. Si le pari est réussi, Budreau le doit en grande partie à l’interprétation sans faute de son acteur. Loin de la performance à Oscar, il ne surjoue jamais ce personnage écorché, l’incarnant avec une justesse et une intensité incroyables. Tour à tour pathétique, séducteur, en proie aux démons qu’il tente de combattre, cet homme déchu au charme éternel permet à Ethan Hawke d’affirmer un peu plus l’étendue de son talent. De sa reconstruction physique à son ultime tentative de séduction des grands noms du jazz dans un sublime final, le comédien est Chet Baker, lui prêtant sans réserves sa voix et sa gestuelle avec un talent qui culmine dans son interprétation de My funny Valentine, lors d’un passage-clé du long-métrage.

Les louanges des festivaliers, les prix reçus n’ont pas entamé la méfiance des distributeurs, qui ont destiné ce film à une sortie DTV. Du moins le croyait-on, le film ayant débarqué en catimini début janvier 2017. Qu’aurait donné ce film sur Chet jeune réalisé par Richard Linklater ? La question sera à jamais sans réponse mais l’intensité de Born to be blue, biopic qui évite constamment la posture de l’hommage agenouillé, constitue plus qu’une petite consolation.

Guillaume Banniard et Muriel Cinque

(1) Article complet sur les trois films disponible dans le troisième numéro de L’Infini Détail.

(2) Le film est sorti discrètement en janvier 2017 sur les écrans français.

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